Solange, nous, ça nous parle !

Ina Mihalache, plus connue sous le nom de Solange depuis l’apparition en 2011 de sa chaîne YouTube SolangeTeParle, est au cœur d’une activité florissante. En janvier, son livre Solange te parle inspiré de son expérience sur internet, est disponible aux éditions Payot. Quant au cinéma, son premier long-métrage Solange et les vivants, projeté pour la première fois au Luminor Hôtel de ville le 30 janvier 2016, sort à l’échelle nationale deux mois plus tard sous l’impulsion d’un public fidèle et demandeur. Alors, satisfaits ou remboursés ? Les avis divergent, toujours aussi tranchés. Il semble important pour le comprendre, de revenir sur le personnage de Solange lui-même.

Solange, jeune fille un peu sauvage, à la diction enfantine et naïve, nous parle principalement de culture, sexualité et sentiments. Elle se questionne, nous livre ses réflexions comme elles viennent, toujours sous le prisme d’un personnage fascinant pour les uns, et totalement antipathique pour les autres. On l’aime ou on la déteste, sans demi-mesure, et son choix de mise en scène en rend hermétique plus d’un. Pourquoi un tel écart ? Qu’est-ce qui fait que Solange divise autant ?

Notons tout d’abord qu’Ina Mihalache nage à contre-courant de la vague YouTubienne ! Alors que Norman et Cyprien nous livrent, avec humour et familiarité, des confidences sur leur quotidien, réduisant au maximum l’écart qui les sépare de leur public, Ina nous donne à voir un personnage bien éloigné de nous par la forme, instaurant une distance immédiate par sa façon de parler, de bouger et d’interagir avec nous. Sa vidéo « Pourquoi tu parles bizarre ? » témoignent des réflexions agacées, voire insultantes, des internautes devant une fille qui se tortille, rit, pleure et désexualise sa nudité devant nous. Fille d’un émigré roumain et d’une mère canadienne, Ina décide à l’âge de dix ans de se défaire de son accent québécois par souci d’esthétisme. Si l’idée d’adopter l’accent « à la française » ne lui déplait pas, son personnage n’en parlera pas davantage comme nous. La fragilité vibrante de sa voix, ses moues naïves, sa diction ralentie et son articulation minutieuse sont le choix d’une forme d’expression autre. Quand la plupart surfe sur la vague d’un débit de paroles rapides et d’un montage vif et haché (Norman, Bref …), Solange prend son temps, donne corps à de longs silences, laisse tourner le film en se grattant l’oreille. Si l’heure est à l’encensement des YouTubeuses beauté, Solange, toujours très peu maquillée, si ce n’est pas du tout, nous balance sa vidéo « Pas féminine (en 5 leçons) ». Elle agace et dérange parce qu’on n’en a pas l’habitude, parce qu’elle nous est étrangère et qu’elle le revendique, précisément ce qui nous plait !

Solange et les vivants, c’est l’histoire d’une jeune parisienne soudainement en proie à des pertes de connaissance. Suite à sa première chute, le gardien de l’immeuble qui la trouve étendue au sommet des escaliers, la traîne chez le médecin. Ce dernier est catégorique : elle ne peut plus se permettre de rester seule chez elle, il faut que quelqu’un veille sur elle en cas de rechute. Pas de chance ! La hantise de Solange ? L’extérieur et les gens… Alors qu’elle se conforte dans l’idée d’une solitude bienfaitrice, le destin lui impose une myriade d’autres personnes avec lesquelles elle doit coopérer.

Tout se passe dans la tête de Solange. Ses interrogations sur la solitude, le don de soi et le monde extérieur sont portées par une voix off, la sienne. On relève de nombreux plans fixes où le spectateur semble avoir été déposé dans un coin de son appartement, d’où il l’épie. Depuis le plafond, depuis le bureau, depuis le sol, nous sommes partout. Solange entre, sort du champ, vit aux dépens de nous, le tout alterné de plans serrés qui renforcent la dimension intime, et oppressante, de cet autre auquel elle ne peut échapper.

Le film est découpé en chapîtres, chacun étant l’incarnation d’un personnage entrant, d’un vivant qui espère pouvoir la réveiller. Ainsi défilent le gardien maladroit, l’ex petit-ami naïf et rondouillard, la prof de yoga … et on stoppe le spoil là ! Encore que résumer les personnages à deux qualificatifs est réducteur, on apprécie leur subtilité, leur singularité et paradoxalement, leur étrange familiarité (notons en passant le remarquable jeu d’acteurs de cette brochette d’inconnus). Tous sont présentés par un plan mobile, une musique qui se veut le plus souvent inquiétante, et un objet potentiellement symbolique. Les lapins sur les WC pour l’ex petit-ami, le tuyau de douche noué pour la professeure de yoga, les trousseaux de clefs sur la porte pour le gardien … On aime le côté humoristique qui enrobe la présentation de ces personnages pas si hostiles.

Un humour subtil et rafraîchissant qui caresse tout le film, et réduit la dimension dramatique de ce mal-être sans l’ôter totalement. Qu’est-ce qui pousse les gens à vouloir aider les autres ? La pire solitude est celle que l’on ressent en étant entouré. Les bébés n’ont que faire de qui nous sommes. Pourquoi s’ouvrir au monde, le monde ne s’ouvre-t-il pas déjà à nous ? Solange constate, se demande, et ne nous donne pas les réponses.

Voilà ce qui peut en chagriner certains : rester sur leur faim, ne pas tout savoir, ne pas tout saisir. Que vient faire cette poupée gonflable dans les premières minutes ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire de chaussons à glaçons pour se rendre dans la cuisine ?! On ne le saura jamais, et c’est le propre de ce film : nous laisser les énigmes sans réponse. Aimerons-nous ceux dont l’imaginaire foisonne ?… se désoleront les amateurs de concret.

Point vert pour la B.O psychédélique composée par David Sztanke du groupe Tahiti Boy and the Palmtree family !

Solange et les vivants, actuellement au cinéma.

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