Sorcerer (1977) de William Friedkin

Pendant que la tête du convoi numérique trace les nouvelles limites du cinéma sans pleinement en exploiter les possibilités, à l’arrière, l’autre visage du progrès exhume et restaure les fantômes des époques précédentes : ces films qui, en voulant aller plus vite que le convoi d’alors, ont explosé en pleine course pour se vaporiser dans l’oubli. Après la sublime Porte du paradis de Michael Cimino l’année dernière, c’est au tour de l’oeuvre maudite d’un autre génie du nouvel Hollywood rattrapé par son ambition, de ressortir dans nos salles : Sorcerer de William Friedkin. Magnifiquement restauré, le film est davantage une découverte qu’une retrouvaille, puisqu’il n’est jamais sorti en vidéo, et qu’il nous est ici présenté dans sa version director’s cut inédite, l’exploitation française de 1977 ayant été tronquée de vingt minutes. Bref, que tous les explorateurs et pilleurs de trésors soient attentifs, car de tous les chefs d’oeuvre disparus dans la disgrâce, et traversés par une malédiction, il s’agit certainement du plus puissant, du plus terrible de l’histoire du cinéma.

Qu’est donc Sorcerer? Rebaptisé Le Convoi de la peur chez nous, il s’agit d’une nouvelle adaptation du Salaire de la peur de Georges Arnaud, après celle, magistrale, d’Henri-Georges Clouzot en 1953, à laquelle le film rend hommage. Après les éclatants succès, tant critiques que publics, de French connection en 1971 et de l’Exorciste en 1973, Hollywood qui fait alors rentrer beaucoup d’argent, donne carte blanche totale à Friedkin, qui va tout donner pour faire son ultime chef d’oeuvre. Parti tourner dans la jungle dominicaine (quand Clouzot se contentait de créer de toutes pièces son décor infernal dans le sud de la France), Friedkin réclame à l’affiche Steve McQueen, Lino Ventura et Marcello Mastroianni. Ils acceptent, avant que McQueen qui exige un rôle pour sa compagne Ali McGraw, ne les envoient balader. Convaincu du génie de son projet, il poursuit et caste à la place Roy Scheider (les Dents de la mer), Bruno Cremer (La 317e section), Francisco Rabal (Viridiana) et Amidou (fidèle de Claude Lelouch), des acteurs excellents mais beaucoup plus discrets, à la suite de quoi il s’enfonce dans un tournage apocalyptique comme les années 70 ont su en produire : accidents, maladies, conditions déplorables et budget réinventé. Au final, le film, extrêmement sombre et dur, sort une semaine avant Star Wars et connait un échec retentissant.

Le récit est gardé identique, simple et implacable : quatre hommes que tout sépare sont réunis par l’échec de leur vie respective dans un enfer sud-américain, qu’ils ne peuvent quitter, faute d’argent qu’ils ne peuvent trouver. Suite à une explosion dans une raffinerie américaine à trois cents kilomètres, on leur propose une forte somme s’ils acceptent de convoyer six caisses de nitroglycérine, le long de routes chaotiques truffées d’obstacles effarants. C’est la rédemption d’hommes poussés dans leur derniers retranchements qui se joue, à travers un système narratif pur et génial, qui fait de la mort, d’ordinaire simple corrolaire de l’action, l’enjeu même du parcours des personnages. C’est une rédemption ultime, une rédemption par la mort.

Il peut sembler curieux qu’un projet titanesque aux ambitions démesurées soit le remake d’un film lui-même unanimement considéré comme un chef d’oeuvre, d’autant plus que le film de Friedkin peut volontiers paraître ne pas tant s’en éloigner. Pourtant cela ne saurait s’expliquer par le simple fait que le film d’origine soit francophone. Cela va bien au delà de la simple traduction américaine : l’idée très forte est certes reprise, mais prolongée jusqu’à ses terribles extrémités, bien plus loin que chez Clouzot. Dans le Salaire de la peur, le suspense haletant nous liait profondément à des personnages très ambigus, autour desquels Clouzot esquissait un monde humain, mais congestionné de noirceurs réalistes (racisme et misogynie en tête). C’était un film de personnages, d’hommes, certes complexe, mais qui se limitait à ce qu’il nous montrait. Dans Sorcerer, la mort qui plane, l’absurdité d’un choix qui n’en est pas un, l’impuissance des hommes, est omniprésente ; le sort des malheureux n’est pas présenté comme un supplice qui peut arriver à tout le monde, parce qu’il semble déjà être le sort de tout un chacun : pas un personnage, pas une silhouette ne s’en échappe ; les personnages ne sont pas des modèles de désespoir, mais des figures de de la condition humaine dans sa plus noire vision.

Rentrons dans les détails : contrairement au film de Clouzot, Sorcerer s’ouvre par une demi-heure (totalement unique au cinéma), nous plongeant dans la vie des personnages avant qu’ils ne doivent la fuir. Cela pourrait évoquer Voyage au bout de l’enfer, dans lequel le Vietnam n’arrive qu’après une heure de beauté, pout être encore plus terrible ; seulement ici, le sort des personnages est déjà jeté quand on les rencontre, ce qu’on ne va comprendre par ailleurs qu’en même temps qu’eux. En effet, leur ruine n’est pas due à un implacable mécanisme humain, mais à l’enchaînement des hasards les plus dérisoires (comme le segment de Roy Scheider, qui réussit son braquage pour tout perdre dans un accident de voiture deux minutes plus tard). En outre, les personnages qui sont tous des figures immorales (un tueur à gages, un terroriste, un banquer frauduleux et un truand minable), ne sont jamais jugés par le film ; si on a loisir de les voir chez eux, on apprend bien moins à les connaître que chez Clouzot qui les introduisait moins, puisque Sorcerer ne montre que les évènements qui les portent. L’homme n’est pas actif, il est porté, tiré, poussé, impuissant. Ainsi, l’enjeu n’est pas que le sort des personnages nous fasse nous identifier à eux, mais que la force de fascination du film tout entier nous fasse identifier notre sort au leur.

Sur cette toile existentialiste, Sorcerer fait par ailleurs éclater une rage politique très rare (quel autre film de genre a pour co-personnage principal un terroriste palestinien?). En choisissant de filmer l’enfer dans la vraie jungle, il permet aux multiples visages de sa première partie (tournée au New-Jersey, à Mexico, Paris et Jerusalem) de nous mettre face à un monde globalisé, dont la violence réaliste ne saurait être niée par personne, et touche à tous les recoins, toutes les strates de la planète. Quand ensuite, au cœur de la jungle, on est confrontés à des américains puisant le pétrole, ou à des rebelles cruels et affamés, ceux-ci semblent être de simples homologues des personnages. Tous provoquent la ruine des autres, mais sont guettés par la leur.

C’est donc avec le monde entier que Friedkin est sans pitié ; lorsqu’il oppose les rutilants appartements parisiens aux paysages de la jungle, de la montagne et du désert – soit des univers naturels qui repoussent tous les assauts de la modernité – il met ce monde face à sa propre fin, qui comme celle de toute chose, est plus que jamais inévitable.

William Friedkin a beau avoir signé quelques très beaux films (tout aussi pessimistes) depuis – To Live and die in LA en 1985, l’excellent Bug en 2006 – il ne s’est jamais vraiment remis de cette machine infernale qu’aura été Sorcerer, et on le comprend. Tout comme on peut comprendre le rejet du public à l’époque, qui ne pouvait pas facilement accepter un tel brulot, à la fin d’une décennie marquée par Orange mécanique, Les Chiens de pailles, Délivrance, Massacre à la tronçonneuse… Reste qu’aujourd’hui, la situation est inversée, et qu’au beau milieu des gentilles arnaques à deux cent millions, la ressortie d’un tel chef d’oeuvre absolu est plus une source d’espoir que d’amertume.

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