Soucoupes – Obion & Arnaud Le Gouëfllec (2015)

Soucoupes d’Obion et Arnaud Le Gouëfllec, une histoire de science-fiction penses-tu. Détrompes-toi, il s’agit plus d’une histoire sur les gens, et leur fâcheuse tendance qu’ils ont de vieillir.

Christian est l’archétype du cinquantenaire blasé : marié, il trompe sa femme sans jamais penser la quitter. Il aime boire et traîner dans les PMU, râle constamment contre le monde entier, et plus rien ne l’intéresse. Même quand les scientifiques annoncent au grand public que des extra-terrestres, aux intentions pacifiques, viennent de se poser sur la terre, Christian n’est pas impressionné. Le jour où l’une de ces créatures franchit la porte de sa boutique pour acheter de la « musique humaine », marque la fin de sa vie tranquille et ennuyeuse. Christian va lui faire découvrir la musique, la peinture, la pornographie (un grand art, trop souvent oublié). Chacun apporte à l’autre un bout de son monde, et cette collaboration aboutit sur une belle et émouvante relation.

Chaque semaine, depuis le début du mois, ce titre s’impose dans mes choix de lecture, mais je n’ai pas arrêté de repousser le moment critique, et surtout inévitable, de la dite lecture. Soucoupes ne me disait rien qui vaille, à cause du plus anodin des critères, à savoir son aspect. Le format est assez étrange : j’avais l’impression de tenir entre mes mains un livre pour enfant, assez petit, presque carré, quelque chose qui ne donne pas du tout envie de lire, à un lecteur adulte. Je ne comprends pas ce choix de mise en forme, et encore moins celui de mise en page. Chaque planche est composée de quatre grandes cases, faisant une nouvelle fois écho aux histoires enfantines. Même après l’avoir lu, je suis toujours confuse par ce choix de mise en page, qui peut faire fuir plus d’un lecteur.

Et c’est bien dommage, car Soucoupes est une très, très, jolie découverte. D’apparence enfantine, l’histoire se révèle mature et critique sur plusieurs aspects de notre société, tout en s’enveloppant d’un nuage, tout mignon, de dessins aux couleurs directes (un procédé qui mélange les couleurs et les tracés de contours noirs), et chatoyantes. Christian râle constamment, mais il est plutôt attachant dans sa tristesse. Cela fait des années qu’il déprime, qu’il ne sait pas quelle femme choisir, et qu’il se pose des questions sur son avenir professionnel. Plus rien sur cette bonne vieille terre ne semble pouvoir le satisfaire, et c’est bien pour cela que, seule, cette arrivée non terrienne le chamboule. Il commence à rêver de nouveau, à découvrir, et surtout, à avoir envie. L’histoire est poétique dans sa manière de traiter cette étrange relation entre l’homme qui parle sans cesse, et la créature qui écoute et répond silencieusement. Deux êtres aussi distincts ne peuvent que bien fonctionner ensemble.

Vous allez vous souvenir principalement de cette relation et des dessins à l’issue de cette lecture. Cependant, il y a beaucoup d’autres choses qui rendent la BD aussi réussie. L’humour d’abord, joue un grand rôle à mon sens. Il opère dans l’énorme décalage de personnalités, entre Christian et cette créature, qui laisse une réserve, sans fond, de situations comiques à explorer pour l’auteur. A noter également, la critique subtile de ces gens qui croient avoir tout vu, tout vécu et, que plus rien n’impressionne. Il faut les pousser, longtemps et loin, pour qu’ils perdent de leur suffisance devant un univers dont ils ne connaissent même pas la plus infime partie. « Tous les jours j’apprends » disait l’autre. Et il avait bien raison.

Très peu de textes, mais de superbes images, de la science-fiction comme support, pour écrire un peu de poésie sur le monde humain, et sur deux êtres si différents qu’ils finissent par se compléter, voilà Soucoupes, la BD que je n’ai fait que repousser, alors que j’aurai dû me jeter dessus. Apprends de mes erreurs, jeune lecteur …

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