Spielberg : The Standing man

Le pont des espions (2015) de Steven Spielberg

Note : ★★★★☆

Pourquoi Steven Spielberg est-il le dernier grand cinéaste américain en activité ? À chaque nouveau film, on a toujours la même impression, celle d’être devant un classique en puissance, en devenir, sans toutefois avoir cet arrière-goût du « monument », de l’œuvre « d’auteur » consciente de son ambition démesurée (les films d’Iñárritu, McQueen, Affleck, Hooper et certains Fincher). Des films qui marqueront certainement l’histoire du cinéma, et seront, espérons-le, réévalués à leur juste valeur dans les prochaines années. Qu’est-ce qui rend alors le classicisme du cinéma de Spielberg aussi vif, aussi frais, tandis que d’autres cinéastes, qui s’autoproclament modernes, semblent déjà vieux.

L’art spielbergien réside dans sa capacité – comme d’autres cinéastes de la période classique du cinéma hollywoodien (Hitchcock, Hawks) – à emmener son spectateur là où il veut. Un spectateur qu’il a lui-même su construire tout au long de sa carrière, et qui n’est autre que l’archétype du spectateur contemporain, assoiffé de sensations, de spectacle et d’efficacité narrative. Son cinéma, quel que soit le genre cinématographique, reste une déclaration d’amour sans cesse renouvelée au médium. De par son inventivité technique – Spielberg aime la performance technologique à l’instar de James Cameron et de Peter Jackson – et de sa gestion des émotions – il maîtrise parfaitement tous les composants de mise en scène (jeu des comédiens, scénographie, images sidérantes, musique, montage…) – son cinéma est parvenu à traverser les âges ; à se construite une identité forte ; à se renouveler en permanence ; à prospérer librement, loin de critères financiers omnipotents. Au-delà d’être sa simple société de production, l’univers Dreamworks incarne sa propre machine à rêver, et surtout à faire rêver, même si cela doit passer par un questionnement parfois plus profond, plus intime de ses propres peurs, et propres fantasmes.

ST. JAMES PLACE

Si le genre ampoulé du « drame/biopic historique inspirée de faits réels » est la voie la plus aisée pour prendre part à la prochaine cérémonie des Oscars (Le discours d’un roi, Twelve years a slave, Argo…), Le pont des espions revendique une autre richesse, que probablement peu de films historiques américains sont encore capables d’atteindre. S’il délaisse ici son obsession pour la seconde guerre mondiale, ses images n’en restent pas moins hantées par un lointain écho (les ghettos de la RDA, les perquisitions et le massacre près du mur de Berlin). L’étrange fascination de Spielberg à l’égard des conflits du XXème siècle reste donc intacte. Alors qu’il a toujours préféré biaiser ses images « d’horreur » par une ironie macabre, propre à l’ironie de la condition humaine, son cinéma a souvent été dans l’incapacité chronique de livrer l’horreur telle qu’elle l’est réellement. Cependant, ses nombreux détournements et autres métaphores visuelles (cf. la colline dans War Horse et La guerre des mondes) conféraient à ces mêmes images une dimension esthétique parfois ambiguë (cf. la scène de douche dans La liste de Schindler). D’autres donnaient des images saisissantes, bien plus évocatrices que n’importe quel documentaire (La guerre des mondesWar Horse, Lincoln). Il est vrai que Spielberg a un problème moral avec la représentation de la mort. Il y instaure une tension palpable : les morts sont violentes et cruelles. Elles se répètent aussi, et parfois de manière confuse, ou mystérieuse, comme lorsque James B. Donovan (Tom Hanks), lui aussi hanté par certaines images vues de l’autre côté du mur de Berlin, aperçoit des gamins de quartier new-yorkais escalader une palissade dans un même mouvement libérateur. Difficile d’interroger une telle superposition d’images tant elles semblent incomparables, et peu justifiables par rapport à l’urgence d’un contexte vis-à-vis de l’autre. Fasciné, ou bien traumatisé, par la tragédie macabre que représente notre époque moderne – décuplée par sa peur vivace de l’éradication raciale – une même vision paranoïaque traverse son cinéma, et elle ne peut être réduite à une logique de spectacle hollywoodien. Fascination des images qui se répercute forcément sur le spectateur spielbergien.

BRIDGE OF SPIES

Mais dans ce film, ce sont parfois moins les images que l’écriture des dialogues – probablement signés par les frères Coen – qui font sens, comme lorsque Donovan, d’origine irlandaise, fait remarquer à l’agent de la CIA, d’origine allemande, que ce qui les rend américains tous les deux, c’est d’abord le fameux texte de la Constitution. Personne n’est au-dessus, ou en-dessous, des lois chez Spielberg. La notion de justice, comme force inhérente à tout homme, est évidemment centrale pour n’importe quel cinéaste humaniste. Le personnage de Donovan – brillamment interprété par Tom Hanks, jamais aussi bon que chez Spielberg – est un Monsieur-tout-le-monde (avocat pour une police d’assurance) qui se retrouve, malgré lui, plongé dans un conflit moral qui le dépasse. C’était le cas dans Le soldat Ryan (et Le Terminal), où la « mission » était déjà placée sous le signe du conflit moral car soumis à des fins de pures stratégies politiques (sauver le dernier garçon d’une famille décimée par la guerre au prix de la vie de nombreux soldats, y compris la sienne). Dans Le pont des espions, Donovan doit ainsi faire face à son propre dilemme moral : sauver le soldat américain Powers, susceptible d’avoir des informations classées confidentielles, ou le jeune étudiant Pryor, qui était simplement au mauvais endroit au mauvais moment, et cela tout en sauvant de la prison à vie son « client » soviétique Abel, accusé d’espionnage.

Donovan s’apparente au héros-vainqueur, c’est-à-dire que son âme est sublime et le restera jusqu’au bout. Les esprits pervertis auront bons l’attaquer (gouvernement, opinion publique, patron, juge), il s’y opposera toujours, et se tiendra debout dans la tempête, restant en parfait accord avec lui-même. Et il finira par être récompensé de sa foi insensée en une justice morale. C’est d’ailleurs sa relation avec Abel qui offre les émotions les plus « spielbergiennes », celles où l’on retrouve l’innocence propre au cinéaste. L’amitié et le respect entre les deux hommes naissent de cette peur de l’inconnu à laquelle ils sont confrontés au même moment de leur vie. Mais cette peur ne sera jamais un obstacle pour Donovan : il ne lui demandera jamais s’il est coupable des accusations que l’on lui porte. Il perçoit très vite l’incroyable dignité d’Abel. Homme de principe, celui-ci reste fidèle à ses valeurs quelles que soient les menaces qui pèsent sur lui. « L’homme debout » est ainsi l’image persistante, le leitmotiv du film. Donovan et Abel, debout sur ce pont et attendant ensemble l’échange du troisième homme, incarnent l’héroïsme tel que le conçoit Spielberg. L’homme qui ne ploie pas face à l’adversité, et ce, quelle que soit sa nature (extraterrestre, gouvernementale, totalitaire…), faisant de la notion de justice, le soubassement moral de tout son cinéma. S’il manque la thématique de la famille, du traumatisme du foyer plus particulièrement, c’est que la famille spielbergienne s’est agrandie comme jamais. Elle a pris une dimension mondiale, bien plus universelle, brisant ainsi toutes frontières géographiques et clivages politiques.

artctualite-file_609010_bridge-of-spies-trailer

Moins lyrique qu’un War Horse, moins cérébral qu’un LincolnLe pont des espions n’en reste pas moins un grand film politique. Sa mise en scène souveraine lui donne sa dimension classique ; ce fameux réalisme hollywoodien où l’ethos du cinéaste, plus que la forme et le contenu, suscite l’émotion la plus pure, la plus revigorante et enthousiasmante que le cinéma puisse produire actuellement. Le pont des espions se range du côté des œuvres comme Le Terminal (2004) et Arrête-moi si tu peux (2002) dans la filmographie post-11 septembre de Spielberg. Liant l’histoire de son pays (le repli sécuritaire) à celle du cinéaste (la peur d’une surpression raciale), Le pont des espions est une ode magnifique autour de l’action héroïque et de la morale qu’elle sous-tend. Si « America is closed » était le leitmotiv du très critique Le TerminalLe pont des espions invite à une réouverture vers l’autre. C’est finalement la plus belle réponse que Spielberg puisse offrir à une démocratie mise à mal.

Les commentaires sont fermés.