Spy (2015) de Paul Feig

Quatre années après Mes meilleures amies (Bridesmaids), et deux années après Les Flingueuses (The Heat), le réalisateur américain Paul Feig retrouve son actrice fétiche, Melissa McCarthy, pour Spy : une nouvelle comédie s’imposant comme un pastiche du cinéma d’espionnage. Alors que le genre de la comédie américaine souffre de l’atmosphère surannée et conventionnelle présente à Hollywood, rares sont les artistes qui parviennent à s’en émanciper, et à proposer des œuvres à l’humour original et percutant (Adam McKay, Will Ferrell, David Gordon Green, Phil Lord et Chris Miller,…). Paul Feig fait partie de ce club très fermé de réalisateurs, parvenant encore à nous surprendre grâce à un humour adroit, un sens aigu de la mise en scène, et surtout un refus de succomber à la facilité consensuelle, pour contenter le plus large public. De même, Melissa McCarthy est l’étoile montante de la comédie Made in U.S.A, grâce à sa présence, qui éclipse celle des autres acteurs à chacune de ses apparitions, ainsi que par son humour décapant et irrévérencieux, affranchi de toutes censures et toutes retenues. Né de la combinaison de tous ces facteurs explosifs, Spy attise forcément notre curiosité, et encore davantage, lorsque nous découvrons à notre grande surprise, sur l’affiche du long métrage, la participation de deux autres acteurs que l’on retrouve à contre-emploi dans ce genre de films : Jude Law et Jason Statham.

Susan Cooper (Melissa McCarty) travaille à la C.I.A en tant qu’agent secret. Ou tout du moins, en tant qu’analyste, chargée d’assister les véritables agents. En effet, elle guide le célèbre et séduisant agent Bradley Fine (Jude Law) dans toutes ses missions, lui prodiguant conseils et aide logistique, depuis le QG de la C.I.A. Alors que la vente d’armes nucléaires par Rayna Boyanov (Rose Byrne) à un groupe terroriste menace le monde, et que les identités des agents sont découvertes, la C.I.A n’a d’autre choix que de confier cette mission à un agent inconnu de tous, discret et insoupçonnable. Volontaire pour cette mission, Susan Cooper se voit laisser l’opportunité d’accomplir son rêve de toujours : devenir un véritable agent secret.

Auparavant « simple » metteur en scène de scénarii écrits par de tierces personnes (Bridesmaids a été co-écrit par Annie Mumolo et Kristen Wig qui joue le rôle principal, The Heat par Katie Dippold), Paul Feig occupe pour la première fois la double casquette « auteur-réalisateur ». Son scénario se pose comme un hommage aux films d’espionnage classique, en usant et abusant des codes du genre pour mieux les détourner et les parodier. On y retrouve tour à tour, le générique musical, les identités secrètes, les scènes d’actions spectaculaires, les gadgets futuristes ainsi que le laboratoire scientifique dans lequel ils sont fabriqués, véritable caverne d’Ali Baba pour agents double-zéro. Alors que l’on pourrait craindre que l’usage de la parodie ne vienne appauvrir le contenu de l’intrigue (en se contentant d’un simple amoncèlement de gags, faisant du film une succession de sketchs sans réelle histoire), Paul Feig nous fait avec Spy, un récit d’espionnage aux tenants et aboutissants réels.

On ne peut que féliciter l’intelligence du réalisateur, pour avoir su donner aux genres (le film d’espionnage et la comédie) leurs places légitimes dans le scénario (le comique ne vient jamais alourdir les scènes d’espionnages, il vient savoureusement les compléter) tout en sachant astucieusement permuter de l’un à l’autre. Le film est rythmé par le croisement incessant entre le sérieux du film d’espionnage et la dynamique de la comédie, empruntant autant à l’humour de la rhétorique (on se délectera de la verbe de Melissa McCarthy, de la gaucherie de Miranda Hart ou des monologues de Jason Statham), qu’aux cabrioles burlesques (dans une course poursuite qui n’a rien à envier aux plus grandes scènes des James Bond), tout en tirant partie au maximum de l’apparence et du caractère de chaque personnage (voir Rose Byrne se faire malmener en apesanteur dans un avion par une Melissa McCarthy infantile, est un bonheur de tous les instants). De plus, la grande singularité du comique de Paul Feig, réside dans cette aptitude déconcertante à nous frapper, là où on ne s’y attend pas, tout en dosant habilement l’intensité humoristique de chaque scène. Tantôt subtil, vulgaire ou irrévérencieux, Spy ne faillit jamais à la tâche de nous faire rire, voir à certains moments de provoquer l’hilarité générale. On regrettera cependant que l’intrigue du film, parce qu’elle est un hommage aux classiques du genre, à la fois trop convenue et prévisible, ne parvient pas à surprendre par ses quelques plot-twist, le plus néophyte des spectateurs.

Spy ne brille pas seulement par son scénario, mais aussi par son casting sans faille. Dirigé avec sagesse par le réalisateur, guidant par moment les acteurs avec précision, tout en leur laissant une liberté nécessaire lors de certaines scènes (notamment les scènes d’improvisation de dialogues), chaque acteur et actrice parviennent à apporter leur propre pierre à l’édifice, si bien que le long métrage en devient un melting-pot de personnalités contradictoires, dont l’humour jaillit naturellement. Melissa McCarthy inonde l’écran de sa présence et de sa répartie, tout en dévoilant avec le personnage de Susan Cooper, un jeu bien plus touchant que lors de ses précédentes interprétations (notamment dans Identity Thief de Seth Gordon, ou dans une moindre mesure Bridesmaids). Elle est accompagnée par des « seconds couteaux », tout aussi attachants et bien plus « barrés » que notre analyste, à commencer par son amie et collègue Nancy (Miranda Hart interprète une analyste gauche et apathique), l’espion italien Aldo (Peter Serafinowicz aperçu dans la saison 6 de Parks and Recreation, joue un espion machiste et lubrique à la limite de la stupidité), ou encore la glaciale Rayna Boyanov (Rose Byrne, bluffeuse dans son rôle de femme capricieuse et irascible, au point de se demander si c’était là un rôle de composition). Quant aux têtes d’affiche, si le personnage de Bradley Fine (Jude Law) reste anecdotique, bien qu’amusant, et que sa présence ne soit justifiée que par son utilité narrative, l’espion Rick Ford nous plonge dans une euphorie sans fin à chacune de ses apparitions. Imbuvable, mégalomane, et ayant une fâcheuse propension à l’exagération et la mythomanie, l’acteur britannique Jason Statham nous offre une interprétation étonnante, aux antipodes de sa « persona » d’acteur (entendez par là, l’image de la personnalité cultivée par un acteur/actrice au fil de ses films, à l’exemple de l’image virile et rassurante de John Wayne, ou celle du gendre idéal de James Stewart, jusqu’aux années 50), pour en faire sa propre parodie. Lâché en roue libre par le réalisateur lors de monologues mémorables, dont le but est d’intimider sa partenaire, cet espion bourru, sauveur autoproclamé de l’humanité et finalement incorrigible gaffeur, forme avec Melissa McCarthy le tandem gagnant d’un film qui s’appuie sur le talent (étonnant pour certains) de ses acteurs.

Surprenant, désopilant, divertissant, le plus grand exploit de Spy est pourtant de nous rassurer. Nous rassurer car, la comédie américaine semble faire partie des genres les plus touchés par l’apathie chronique, dont semble être atteint Hollywood ces dernières années, comme le prouve les films de Seth Gordon (Identity Thief), Jake Kasdan (Bad Teacher, Sex Tape), Brett Ratner (Tower Heist), ou encore les « films » post-2010 avec Adam Sandler (Grown Ups 1&2, Jack and Jill, Go With It). On remarque, cependant, que les productions américaines savent encore nous réserver de véritables pépites d’humour, délicieusement impertinentes, et surtout originales. Malgré le fait que le rythme met un peu de temps à démarrer, Paul Feig nous offre ici un film habilement écrit et réalisé, à la cadence métronomique, prouvant ainsi que la comédie ne se porte jamais mieux que lorsqu’elle est faite avec sérieux. En attendant le 19 août prochain, la sortie de Get Hard avec Will Ferrell, Spy est sans conteste la comédie qui vous fatiguera les zygomatiques cet été, et dont le visionnage sera chez vous la cause d’un terrible effet secondaire, celui de vouloir retrouver au plus vite Paul Feig et Melissa McCarthy au cinéma, pour lereeboot de Ghostbusters.

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