Street Art, puissant faiseur d’étincelles

J’ai choisi aujourd’hui, de vous parler de l’exposition sur le Street Art qui se déroule en ce moment à l’espace EDF, dans la spacieuse salle Electra dont l’appellation fulgurante, réverbère l’éclat des œuvres qu’elle héberge.

Son point fort réside incontestablement dans son aspect interactif. Sa vocation n’est pas de retracer de manière exhaustive l’histoire du Street Art. Son instigateur, Jerôme Catz, commissaire d’exposition indépendant, a choisi d’aborder la discipline par le prisme de l’inventivité, d’en souligner les évolutions majeures et de questionner son devenir, comme le suggère son sous-titre : l’innovation au cœur d’un mouvement. L’expo part des origines du Street Art au début des années 70, évoque la naissance du graffiti entre 1973 et 1978, puis mène le visiteur jusqu’aux années 2000. L’apparition de stylets, de caméras numériques, de vidéos projecteurs, traceurs et QR codes ont permis de créer des œuvres hybrides innovantes. Ce parcours les met en lumière.

La fondation EDF se situe au 6, rue Récamier dans le 7ème arrondissement (métro Sèvres Babylone ou Saint Sulpice). A la nuit tombante, elle m’apparaît tel un temple de lumière blanche, qui charrie le noir, m’invitant à franchir sa porte dorée.
Semblable à une galerie d’art, il n’y a pas d’accueil. Une fois la porte franchie, je suis immédiatement alpaguée par d’immenses graffitis aux couleurs diaprées. Ils illuminent nos ternes carnations hivernales.

Face à moi, un ingénieux cheval ailé forme une anamorphose. Disloqué sur plusieurs pans de murs, il faut avancer jusqu’à un point préétabli (indiqué par un marquage au sol) pour que ce Pégase déformé recouvre son intégralité. Ce trompe l’œil a été créé par l’excellent collectif italien Truly Design, spécialisé en anamorphoses. La technique utilisée n’est pas innovante, mais sa réalisation est impeccable, et le dessin de qualité.

J’ai à peine levé la tête que déjà, mon regard est assailli par d’autres toiles vibrantes. L’une d’entre elle est signée Shepard Fairey. Ayant acquis une notoriété grâce à son initiative « Obey Giant », cet artiste américain est devenu mondialement connu pendant la campagne présidentielle de Barack Obama de 2008, en créant le maintenant célébrissime poster « HOPE » qui deviendra une image iconique de la campagne.

A ma gauche, un parcours chronologique mêle différents supports : photos, revues spécialisées, bombes de peintures, pochettes de vinyles… Il retrace l’histoire du graffiti depuis les peintures pariétales jusqu’à aujourd’hui. Cette fracture temporelle sur 200 mètres donne un peu le vertige. Elle occulte inéluctablement des données importantes. On peut lui reprocher de ne pas axer suffisamment son propos sur la démarche des artistes, et les idées qu’ils défendent. Néanmoins, ce panorama a le mérite de pointer des moments charnières de l’évolution du graffiti. De plus, chaque support visuel est accompagné par un texte explicatif, ce qui rend la leçon didactique.

Une fois ces connaissances engrangées, je me dirige vers le mur de droite qui me fait joyeusement retourner en enfance en m’initiant au water light graffiti. Cette technique, récemment inventée par Antonin Fourneau, consiste à dessiner sur un mur de leds avec un pinceau préalablement trempé dans l’eau.
Il y a plus de volontaires que de pinceaux, donc je vous conseille d’éviter les périodes d’affluence.

Au fond à droite, une salle entière est consacrée à une œuvre d’Isaac Cordal, « Follow the leader ». Cet artiste espagnol est connu pour utiliser la ville comme un décor. En plaçant des figurines à un endroit réfléchi, au détour d’un sentier, ou d’une rue, il invite les passants à s’interroger sur l’actualité et leur environnement. L’œuvre proposée pour l’exposition représente une ville miniature. Elle est rendue interactive grâce à l’intervention de deux autres artistes, qui utilisent le procédé du « street mapping » pour projeter des images animées qu’ils s’intègrent, brillamment, à l’architecture microscopique de Cordal, lui conférant un caractère à la fois inquiétant et fascinant.

En montant l’escalier pour accéder au 2ème étage, vous serez accompagnés par des panneaux qui vous initient au lexique de base du graffeur.

Au deuxième étage, l’exposition met de nouveau le Street-Art à portée de tous avec l’œuvre de Patrick Suchet. Cela lui permet de faire du graffiti numérique grâce à son invention, le Picturae. Le visiteur est invité à peindre avec une bombe qui lui procure des sensations réelles sur la façade d’un métro virtuel (De là vient l’idée du petit jeu de piste : d’ailleurs vous en êtes à combien d’arrêts de métro ?)

Tout au long de l’expo, on retrouve des œuvres d’artistes plus ou moins connus : Zeus, Slinkashu, Ron English, Mark Jenkins, Vhils, Sweza, ou encore Rezine. Les travaux de JR (celui qui a décoré le Panthéon) et de Shephard Fairey sont mis en perspective pour tenter de comprendre, comment ils ont réussi à dialoguer avec le monde. Si l’initiative est intéressante, le résultat m’a paru, quant à lui, un peu léger.

Pour finir, tout en bas, une dernière « attraction » vous attend. Munis de lumières colorées et de leds qui ressemblent à des sabres lasers, vous pourrez créer votre œuvre en light painting et vous l’envoyer par mail. Pour mémo, le light painting s’obtient par un temps d’exposition long, qui fixe le déplacement de sources lumineuses dans le noir et, les matérialisent en des tracés d’étoiles filantes. L’avant-gardiste Man Ray l’avait déjà expérimenté dès les années 30. La version 2014 est néanmoins un peu plus aboutie.

A la sortie de l’expo, je prends une dernière photo du cheval ailé et je me rappelle un poème de Victor Hugo, « Au cheval ». Il me semble que ces propos s’adressent aussi aux graffeurs, afin de perpétuer une lutte créative.

(…)
« Tu n’as pas pour rien quatre fers.
Galope sur l’ombre insondable ;
Qu’un rejaillissement d’éclairs
Sois ton annonce formidable.

Traverse tout, enfers, tombeaux,
Précipices, néants, mensonges,
Et qu’on entende tes sabots
Sonner sur le plafond des songes.

Comme sur l’enclume un forgeur,
Sur les brumes universelles,
Abats-toi, fauve voyageur,
Ô puissant faiseur d’étincelles ! »
(…)

Je quitte finalement l’exposition mitigée.
Acheminer le Street Art vers des musées et des lieux institutionnels est un phénomène relativement récent. Même s’il est aujourd’hui solidement représenté dans les domaines de la communication, du design et de la publicité, l’histoire de ce courant reste dans l’ensemble méconnu du grand public.

L’exposition relève le défi d’en retracer les grandes étapes, et de nous rendre accessibles ses dernières innovations. Surtout, elle a le mérite de présenter comme un art à part entière, cette forme d’expression essentiellement illégale.

Cependant, l’effet de mode qui a pris depuis quelques années autour du Street Art, et son incursion dans la légalité, n’éprouve- t-il pas sa nature profonde ? L’art urbain est né d’une pensée marginale et d’un sentiment de révolte contre la société. N’est-il pas paradoxal de le voir exposé dans des lieux aux valeurs apparemment opposées ?

Je vous laisse en juger par vous-même en allant voir l’expo. Vous avez jusqu’au 1er Mars 2015.

Espace Fondation EDF – 6, rue Récamier 75007 Paris / Du mardi au
dimanche de 12h à 19h (sauf jours fériés) / Entrée libre

Crédits photos

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