Terminator : Genisys (2015) d’Alan Taylor

Que faire d’Hollywood aujourd’hui? Si la question n’est pas nouvelle, elle aura rarement été aussi pressante. Que faire, face à l’inconséquence des majors à calculette, qui misent des budgets toujours plus colossaux sur un nombre toujours plus petit de films, ceux-ci étant de fait incapables de prendre le moindre risque (voire la moindre décision), puisque destinés à trouver un public immense, les blockbusters doivent se conformer aux attentes supposées que les majors prêtent à ce public virtuel. C’est au sujet de ce phénomène que Steven Spielberg et George Lucas avaient « prophétisé » en juin 2013, l’explosion imminente de cette bulle vide de suites, remakes et reboots, du fait d’une inévitable lassitude du public. Une fois passée outre l’ironie de ce discours sévère, dans la bouche des deux plus emblématiques artisans du retour aux sagas, et aux gros films de studios, après la parenthèse dorée du nouvel Hollywood des années 60 et 70, difficile de se positionner vis-à-vis de la prédiction en elle-même, tant – si une crise est forcément dramatique pour l’industrie et la place laissée au cinéma – la situation actuelle est désastreuse, et nécessite d’être urgemment dynamitée. En effet, comment maintenir des enjeux narratifs forts, dans un marché dominé par des séries de super héros prévues jusqu’en 2028, pour lesquelles l’issue d’un opus est nécessairement programmée par les suivants, déjà markettés, à tel point que les productions doivent mentir sur le teasing de leurs propres films pour introduire des éléments de surprise chez le spectateur ? Pour autant, la question d’une préférence entre bouleversement et inertie reste jusqu’ici purement abstraite, puisque la détestable politique des majors trouve toujours un public bien réel, que les plus gros flops chez les blockbusters viennent au contraire des œuvres aux univers les moins balisés (Pacific Rim, John Carter, Lone Ranger), alors que l’univers Marvel, que je pointais du doigt, a engrangé depuis 2008 près de neuf milliards de dollars de recette. C’est donc dans ce contexte de crise (présentement celle de la créativité, peut-être bientôt celle de l’industrie) qu’il faut se pencher sur le dernier né de la photocopieuse californienne : Terminator : Genisys.

Ce sous-titre évocateur revendique au film un statut de reboot, afin qu’il puise s’élever au-dessus de la cacophonie des autres suites poussives à l’univers de James Cameron, statut qu’il n’assume pas pleinement : s’il a déjà lui aussi ses propres suites annoncées, intitulées 2 et 3, il fait par ailleurs, réellement suite à l’intrigue initiale puisque le film se greffe par-dessus, via un prétexte classique de parallélisme des voyages temporels. A savoir qu’après un long début, qui montre comment s’est réellement passé ce qui préexiste au premier film, comment on a, après la victoire des hommes, envoyé un terminator dans le passé pour le modifier (ce qui s’avère aussi intéressant que de découvrir pourquoi La planète des singes l’est devenue, c’est à dire pas du tout), le militaire du futur Kyle Reese revient bel et bien en 1984 pour protéger Sarah Connor, sauf que d’autres émissaires du temps sont là pour l’y attendre – en l’occurrence un T-1000 et un « Scharzy », les émissaires du second film, encore plus iconiques, que ce tour de passe-passe scénaristique ne permettait pas d’intégrer directement. Ainsi, les deux films de Cameron, cités tour à tour, sont calqués au plan près, et transformés, lors d’un premier acte d’adoration religieuse, qui, au-delà du clin d’oeil, n’est constitué que de péripéties préliminaires n’ayant vocation qu’à être évacuées pour que tout commence… Difficile alors de trouver la volonté de « repartir sur de bonnes bases » dans un film qui peine tant à partir tout court. Le film souffre donc, en plus de l’appauvrissement d’une histoire trop de fois racontée, d’un autre mal qui ronge les grosses machines actuelles : l’incapacité à se positionner clairement par rapport à l’histoire globale d’une franchise, précisément parce que ses éléments sont repris tels quels pour ne prendre aucun risque. C’est cette situation d’équilibriste ridicule qui explique certains malentendus, dans la définition même des suites par leurs producteurs – Jurassic world déclare ne pas « compter » les films 2 & 3, mais propose une intrigue qui pourrait tout autant les inclure ; X men days of the future past entend au contraire englober l’océan d’opus inutiles qu’a produit la Fox, mais ne peut parvenir à nous en persuader tant son intrigue est, de ce fait, incohérente. Cela a même abouti, à propos du Incredible Hulk de 2008 qui refusait de choisir quoi faire du Hulk d’Ang Lee, à l’invention de l’absurde mot requel, entre reboot et sequel (suite), qui convient parfaitement à l’arnaque qu’est Terminator : Genisys.

A partir de là, le film peut enfin commencer… Pour reprendre l’intrigue du second film : Sarah et Reese partent pour un 2017 qui, dans cette « time-line », n’a pas encore connu le judgement day, pour arrêter le futur apocalyptique, avant qu’il ne se produise. Cette fois-ci, l’ennemi n’est pas seulement une intelligence artificielle, mais une sorte de réseau social dystopique, dont l’intérêt narratif est de mettre au goût du jour les thématiques très « années 80 » de cette saga. Le problème reste que, même avec un coup de peinture, il s’agit du même enjeu, identique (la matérialisation de la peur des excès de la modernité, qui vient nous détruire physiquement), enjeu que le spectateur est pourtant censé avoir intégré, puisque le film ne s’adresse qu’aux fans des films précédents. D’ailleurs après que l’élément « cloud 4G » soit agité avec insistance par le film, celui-ci retourne à un Terminator classique : la poursuite à mort entre des héros sur qui tout pèse, et deux émissaires du temps dont le plus puissant est le méchant. Il y a pourtant une petite nouveauté : le méchant en question n’est pas totalement un Terminator, mais le John Connor du début, contaminé en machine, qui même s’il prétend pouvoir tuer les héros (qui sont pourtant ses parents), ne semble jamais vouloir le faire. A la place, il leur parle, beaucoup, comme un vrai méchant de série Z (avec les fameux « vous devriez me rejoindre, je vous croyais plus malin » ou « vous ne pourrez jamais déjouer nos plans, à moins que (…), mais ça n’arrivera pas! »). Ce qui fait perdre à Terminator : Genisys jusqu’au fondement du triomphe de la saga : le fait que celui qui vise à détruire les héros fasse, pour une fois, de très bons choix et ne perde aucune occasion de vaincre, le rendant légitimement terrifiant.

Tout repose alors sur la mise en scène, qui s’amuse beaucoup à ré-invoquer les images d’une autre époque esthétique, dans une imagerie voulue très moderne et dans son temps – se payant donc le même sous-texte méta que Jurassic world, en même temps en salles – à savoir que le film clame le triomphe des vieilles icones sur l’escalade de la modernité (dont il participe pourtant). Cela aurait  pu donner lieu à une débauche d’images décomplexées intéressantes, mais ce n’est clairement pas l’objectif du film, qui fait avant tout preuve d’une froide prudence. Alan Taylor, son réalisateur, est un ouvrier de la télé, porté par Games of thrones (dont le succès pilote aussi le choix de l’actrice, ou comment miser sur toutes les modes), rompu au sériel aseptisé avec Thor : the dark world. Bref, tout, dans ce film, nous prie de ne plus chercher de successeurs aux glorieux premiers films Terminator dont il est fait un vibrant hommage, et tente de nous convaincre que dans ces conditions, mieux vaut se contenter d’un peu de rab. Pas étonnant que James Cameron en fasse lui-même la promotion sur allo-ciné… Il y a bien une personne pour s’amuser dans ce cimetière : Schwarzy revenu de la politique, qui revitalise très bien l’humour des débuts, que le Terminator Renaissance était parvenu à faire totalement disparaître. Pourtant, aussi nulle fut-elle, cette tentative précédente de capitaliser sur la saga avait, au moins, quelque chose de plus que Terminator : Genisys ; elle essayait de nous offrir quelque chose de nouveau.

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