The Hobbit (2012 – 2014) de Peter Jackson

Voilà, le dernier épisode de la trilogie du Hobbit est tombé ! Il est donc temps de dresser le bilan de la nouvelle saga de Peter Jackson (King Kong, Lovely Bones…). Pour juger, en toute impartialité, de la qualité du Hobbit, il serait nécessaire de ne pas le mesurer à son prédécesseur, Le seigneur des anneaux. Cependant, les producteurs du film, en choisissant le même modèle narratif – le format de la « trilogie » – forcent la comparaison. Et là, quel que soit le type d’étude comparative (narration, esthétique, mythologie), la trilogie du Hobbit apparaît très inférieure à son illustre aînée. S’il semble compliqué de mettre de côté l’aspect commercial de l’entreprise (étirer sur trois films de 2 H 45 un livre de moins de 400 pages !), la critique de cette nouvelle trilogie doit s’exercer, au travers d’une analyse esthétique et narrative argumentée et, respectant l’intégrité artistique de l’œuvre originale, ainsi que celle de Peter Jackson. Sans quoi, celle-ci ne peut être entièrement pertinente ; le « contexte » de production devenant dès lors réponse à tout.

La première partie, Un voyage inattendu (2012), se concentre sur les personnages principaux – les treize Nains et Bilbo – de cette nouvelle « épopée » : le récit prend ainsi le temps de construire sa propre mythologie à dimension plus humaine, voire intimiste (la première heure se déroule essentiellement à la Comté). Un rythme de narration qui mélange alors subtilement une description précise, et quelques moments de contemplation (cf. la chanson autour du feu ; les flashbacks). Jackson aspire à un cinéma apparemment plus sensible, où la lenteur assumée (très rare dans ce type de production) s’accorde ici parfaitement, avec l’atmosphère pittoresque et légère du film (les séquences avec le magicien Radagast). Cette première « partie » dévoile ainsi bon nombre de scènes enthousiasmantes : des scènes où l’humour des Nains et la malice de Bilbo (l’excellent Martin Freeman !) font souvent des ravages (cf. la séquence des Trolls dans la forêt et l’excellente séquence entre Bilbo et Gollum). Jackson nous offre, avec quelques maladresses parfois (la séquence des géants de pierre), son lot de scènes d’action, à la teneur généralement plus humoristique que proprement épique (même si le genre épique contient parfois du comique). Ainsi, la délirante bataille contre les gobelins dans la montagne (sorte de « grand huit » façon fête foraine), mélange habilement l’aspect ludico-comique (le jeu vidéo, les manèges des fêtes foraines), avec une forme de virtuosité technique (mouvement de caméra, découpage de l’espace) qui, au service de l’imagination de Jackson, permettent de créer de splendides chorégraphies d’une ampleur digne des récits épiques. De ce point de vue, la scène homérique de l’arbre en feu est absolument remarquable : une montée en tension progressive (génial score de Howard Shore), une puissance dramatique indéniable (au bord du précipice), et une opposition des forces magnifiée (ralenti, gros plan, contre plongée sur Thorin et Azog). Il y a dans cette scène un véritable élan épico-lyrique qui était jusqu’alors absent du film.

Autant d’éléments positifs qui laissaient à penser que Le Hobbit serait un film d’aventure divertissant, certes léger (pas de fin du monde cette fois-ci), mais toujours extrêmement envoûtant. Capable d’émouvoir le spectateur par l’apport d’une nostalgie toute justifiée (la présence de l’anneau et celle de Gollum), et par une mise en scène inspirée : l’alternance plans généraux-premiers plans permet à Jackson de retrouver, par instant, les hauteurs poétiques qui caractérisaient si bien Le Seigneur des anneaux. Les enjeux dramatiques étant clairs, et plutôt simples (récupérer la forteresse des Nains et tuer le Dragon Smaug), l’aventure s’avance tranquillement à l’image de ses héros. Le spectateur, conscient de la tonalité de l’œuvre, se laisse facilement convaincre par cette expédition à taille (presque) humaine.

La « deuxième » partie, La désolation de Smaug (2013), est en revanche extrêmement décevante : finie l’épopée picaresque à l’aspect conte de fée, Jackson donne une teneur plus sombre et plus tragique à son récit. La narration y devient terriblement décousue. On perd rapidement le fil car on se détache, peu à peu, de la communauté constituée des Nains et de Bilbo. L’enthousiasme juvénile de Jackson, à vouloir créer des ponts avec sa précédente trilogie, masque difficilement son incapacité à réitérer la moindre sensation, voire la moindre émotion avec ses anciens personnages. Certains de ces instants nostalgiques, s’immiscent maladroitement dans son récit : on s’égare sur les mésaventures de Gandalf (et le pseudo retour de Sauron), et on assiste, de nouveau, au jeu inexpressif d’Orlando ’’Legolas’’ Bloom, associé, cette fois-ci, à l’Elfe la plus ringarde et insipide de toute la Terre du Milieu : Evangeline ’’Tauriel’’ Lilly. Son précédent duo, avec le nain Gimli, était d’un tout autre calibre, et fonctionnait par le contraste visuel permanent des deux individus (source de comédie). L’apparition de ces anciens personnages, donne lieu à des digressions risquées de la part de Jackson (la relation amoureuse de Tranduil avec le nain Kili ; les cabrioles rocambolesques de Legolas). Cinéaste peu réputé pour ses élans mélodramatiques, Jackson touche le fond en abordant le thème de « l’Amour inter-espèce », livrant probablement les scènes les plus embarrassantes de sa filmographie.

Cette deuxième partie du Hobbit manque dans l’ensemble, de rigueur scénaristique, et elle n’est plus sauvée par ces quelques moments de bravoure, dont Jackson avait pourtant le secret : contrairement à la scène des gobelins dans les grottes de la « première » partie, celle de la traversée de la rivière dans des tonneaux, ne possède aucune dynamique visuelle ; on est clairement sur un modèle purement ludique (le jeu vidéo) où l’ambition visuelle (et émotionnelle) est ici complètement annihilée. L’effet ludique s’épuise de par sa répétition et sa longueur. Ce que Jackson souhaitait gagner en « action-pure », en séquences d’actions virtuoses (avec l’apport des Elfes par exemple), il le perd en concision et en maîtrise narrative (multiplicité inutile des récits). Cette partie s’enlise complètement, et finit presque par ennuyer. Elle est toutefois sauvée par l’arrivée du Dragon, qui offre une belle scène entre Smaug (brillante idée que lui prêter la voix de Benedict Cumberbatch) et Bilbo. On retrouve alors, un allant fantastico-épique des plus haletants et des plus réussis. A l’instar de celle avec Gollum, Jackson fait preuve de malice et d’une maîtrise de l’espace efficace, donnant ainsi un aspect quasi mythique à ce duel entre David le hobbit et Goliath le dragon.

La troisième et dernière partie, La bataille des cinq armées (2014), n’a hélas plus rien à dire, et Jackson s’efforce, tant bien que mal, à construire un pseudo « film-bataille » sans aucune envolée héroïque, et sans aucune imagination formelle. Les effets spéciaux sont quelconques, et apparaissent terriblement datés (à titre de comparaison, ceux du Seigneur des anneaux vieilliront certainement mieux). Aux problèmes liés aux incohérences scénaristiques (où sont les cinq armées du titre ?), et autres personnages sacrifiés (les neuf autres Nains, Beorn, Thranduil, voire Bilbo lui-même) s’ajoute celui de l’esthétique du film. Jackson, conscient de la toute-puissance du CGI (Computer-generated imagery : les images de synthèse), se laisse dépasser par cette technologie. A l’image du pouvoir de l’anneau unique, les effets spéciaux numériques sont à la fois capables de sublimer (c’est-à-dire d’augmenter), les capacités « épiques » de n’importe quel champ de bataille, voire de n’importe quel combat, à l’image de celui de Legolas sur la falaise. Mais ils peuvent également les rendre totalement artificiels, et sans aucune portée émotionnelle (l’affreux aspect cubique des différentes armées) ; des décors (les bâtiments manquent de reliefs) aux animaux (un bestiaire digne d’un Monde de Narnia : élan, asticot géant, bouquetin, cochon…), Le Hobbit échoue donc dans sa création d’une nouvelle mythologie à la dimension iconique. Le pauvre Thorin, pourtant l’un des personnages les plus charismatiques du Hobbit, se voit complètement massacré dans le final par une succession de mauvais choix. Son introspection en mode « roi corrompu par le pouvoir de l’argent » dans sa forteresse est absolument ridicule : une scène où Jackson se lance maladroitement dans l’expérimentation formelle, et où, son abstraction onirique aux couleurs criardes et aux effets ringards, est d’une maladresse incroyable (les scènes analogues de Frodon aux prises avec le pouvoir de l’anneau n’étaient guère mieux dans Le seigneur des anneaux). Paradoxalement, le fameux duel entre Thorin et l’orque Azog se voit pourvu de l’unique bonne idée du film : suite à la chute d’Azog dans les eaux glacées de la montagne, Thorin le suit quelques pas à travers la glace, les deux s’observant l’espace d’un instant (le temps semble alors s’arrêter). Image saisissante de cet orque pâle, Némésis absolu du chef des Nains, qui renvoie, tel un reflet (Azog n’existe pas vraiment dans le livre), la prégnance d’un Mal plus profond chez Thorin : un mal sous-jacent, matérialisé par cette vengeance destructrice envers Azog, qui le consume depuis le début de l’aventure, et qui aura finalement raison de lui. L’idée scénaristique est bonne, le résultat formel l’est également, et la dualité de Thorin apparaît alors de manière éclatante, tandis que la mise en scène reste d’une simplicité et d’une frontalité fascinante. Mais hélas, elle ne peut convaincre pleinement (trop abstraite sûrement), et Jackson finit par faire ressortir Azog de l’eau pour poursuivre et finir le duel de manière totalement convenue. Cette façon d’étirer absolument tout le temps le récit fait à la fois le charme et l’originalité du Hobbit mais également sa plus grande faiblesse.

Les choix de Jackson sont rarement payants. Et il ne sait finalement pas comment refermer son histoire, et donc rendre justice à ses personnages (l’enterrement de Thorin ?), tous très mutilés par un montage hasardeux et un récit qui s’éternise (aucun sens des ellipses). Symbole de cette absence de lyrisme, la scène de discussion, ou plutôt d’absence de discussion, entre Gandalf et Bilbo, tous deux assis sur les décombres de la bataille. Gandalf prépare sa fameuse pipe, pure instant de nostalgie pour Jackson et les fans. Les deux héros se jettent des regards de circonstances, mais aucun dialogue ne vient rompre le silence : aucune célébration, jeux de mots ironiques, ou bien gestes amicaux. La scène dure étrangement longtemps, et installe donc une ambiance vraiment gênante, alors qu’ils sont pourtant victorieux. Etant les héros de l’univers de Tolkien, ils font entièrement partie de notre imaginaire, ainsi que de la culture populaire, mais hélas, ils n’ont jamais été ceux du film. Jackson comprend alors, qu’il est bel et bien passé à côté de son sujet, et du potentiel réel du livre de Tolkien. A force de vouloir créer de l’action là où il n’y en a pas, à vouloir rendre en permanence hommage (sous forme de clin d’œil) à son précédent succès (celui d’une vie sûrement), il en oublie complètement son nouveau film, ses nouveaux personnages. Il préfère rester avec les anciens : la scène de combat qui réunit Galadriel (Cate Blanchett), Gandalf (McKellen), Elrond (Weaving) et Saroumane (Lee), ainsi que Sauron et ses neufs futurs Nazguls, est d’ailleurs symptomatique de cet échec annoncé. Scène qui aurait magnifiquement marché durant le prologue de La communauté de l’anneau, mais qui ici, ne sert à rien, sauf à satisfaire un public de plus en plus influent. Jackson, nostalgique à l’extrême, « détruit » volontairement son histoire, au profit de cinq minutes totalement injustifiables à l’égard du récit. On assiste presque à une séance de rattrapage filmée de manière totalement gratuite et inutile. Triste « vision » que de voir ainsi Jackson ne pas parvenir à couper les ponts avec son plus gros succès, allant jusqu’à desservir volontairement son Hobbit, le rendant trop souvent insignifiant en plus d’être visuellement affligeant.

Si Jackson avait signé une première saga qui avait marqué son époque (les années 2000) et, probablement l’histoire du cinéma, cette seconde ne restera pas dans les annales. Mais comparer les deux sagas de Jackson se révèlera extrêmement pertinent pour comprendre « l’état du marché » qui, actuellement, domine le cinéma. Si Le Hobbit ne sera probablement jamais un échec commercial, il sera néanmoins l’exemple le plus frappant de cette nouvelle génération de films : celle qui confirme l’avènement du CGI (celle des années post-Avatar (2009)), celle des récits protéiformes (des narrations multipliées à l’image des séries télévisées), celle des formats de production à rallonge (les phases chez Marvel et Warner/DC, la quadrilogie Avatar, les films scindés en deux parties comme Harry Potter et Hunger Games), et enfin, celle qui prône la nostalgie à outrance (l’année prochaine les geeks nostalgiques seront enchantées : Star Wars The Force Awakens, Mad Max Fury Road, Jurrasic World et Terminator Genesys !). Revoir Le Hobbit sera donc l’occasion de connaître l’un des « objets » fondateurs de cette nouvelle génération de films, et de pouvoir ainsi constater qu’un cinéaste, aussi adulé que peut l’être Peter Jackson, n’est en fait qu’un simple ersatz aujourd’hui dans l’industrie de l’Entertainment. Il s’inscrit clairement dans un processus d’offre et de demande, livrant des films à l’image, et en fonction, de son époque et de son public. Si le cinéma populaire à grand spectacle, qualifié de blockbuster pour sa rentabilité, a bel et bien changé de visage depuis quelques années, il semble néanmoins trop tôt pour savoir si cette période est amenée à durer. Une chose est sûre, l’histoire de l’art a toujours su évoluer vers d’autres formes en fonction des époques et des hommes, espérons seulement que cette période, qui est à l’image de notre époque, ne soit qu’une simple période de transition, afin d’éviter qu’on devienne nous-mêmes des nostalgiques.

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