The Interview (2015) de Seth Rogen et Evan Goldberg

« Il faut être ambitieux, mais il ne faut pas se tromper d’ambition » (Jacques de Bourbon-Busset)

La sortie prématurée de The Interview, second long métrage du duo Rogen/Goldberg, a quelque peu chahuté la « twittosphère » durant cette période de fin d’année. En effet, la « sortie » du film fait suite à de nombreux retournements de situation aux allures eux-mêmes de fiction (pseudo manœuvre politique, cyber-terrorisme, hackers…). Suite à la première interdiction en salle du film, chacun y est évidemment allé de son commentaire ; soit en défendant la liberté artistique des œuvres (douce ironie lorsqu’on connaît le système des majors américaines) ; soit en fustigeant la lâcheté des responsables de Sony Pictures, coupable apparemment de vouloir empêcher des attaques terroristes (?) ; soit en dénonçant, plus généralement, la montée en puissance de la république populaire démocratique de Corée et de so leader Kim Jong-un. Si le « buzz » autour du film est sûrement une bonne opération pour Sony Pictures, ainsi que pour la notoriété internationale de Seth Rogen et d’Evan Goldberg, et ce, malgré la perte initiale des revenus d’une exploitation en salle, le film (mis sur la toile par Sony Pictures), quant à lui, ne rentrera pas dans les annales de la comédie américaine.

The Interview, à défaut d’être complètement raté, marque un temps d’arrêt dans la carrière de Seth Rogen et de son comparse de toujours, Evan Goldberg. Après les succès cumulés de Superbad (2007) et de Pineapple Express (2008), This is the end (2013) sonnait comme l’apothéose d’un système, celui hérité d’un certain Judd Apatow, mais avait déjà des allures de film de fin de cycle. Sorte de point de non-retour, ce film de Rogen, devenu cinéaste pour l’occasion, ferait presque figure de modèle du genre. L’humour, basé sur la ’’vanne’’ (punchlines) héritée du stand-up et sur les références à la culture populaire (comme son mentor Judd Apatow), avait trouvé le terrain de jeu parfait : un huis-clos entre experts comiques (une soirée dans la maison de James Franco). En effet, avec des personnalités aussi farfelues et délirantes que celles de Danny McBride, Greg Robinson, Jay Baruchel, Jonah Hill et James Franco, Rogen avait réuni quelques-uns de ses amis passés maître dans l’art de se ridiculiser, de se parodier, de se moquer (le culte de la private joke) et de se balancer, à tour de rôle, des ’’vannes’’ aussi savoureuses que régressives.

Ce tour de force, malgré quelques faiblesses (l’habituelle sous-utilisation de Rogen lui-même), a apparemment donné la folie des grandeurs au duo canadien : leur prochain film mettrait en scène la tentative d’assassinat du mondialement célèbre Kim Jung-un (l’excellent Team America (2004) des créateurs de South Park s’attaquait déjà au père Kim Jung-il). Les deux cinéastes poussent ainsi leur concept de métafilm encore plus loin : mélange de fiction et de réalité (les fausses interviews mais avec de vrais caméos) ; s’inscrivent dans l’actualité (au risque de dater rapidement) tout en s’amusant avec un sujet extrêmement polémique et provocateur. Connaissant les deux auteurs, il ne s’agit évidemment pas de faire une œuvre politiquement incorrecte, subversive, voire pamphlétaire, mais bien de tirer un potentiel comique et absurde dans le contraste existant entre les deux cultures, entre les personnalités over the top des personnages joués par James Franco et celui du leader coréen interprété par Randall Park. La folie au service de l’absurde et du burlesque, voilà le credo du film. La folie d’un Franco apparaît logiquement plus sympathique que celles des autres, elle reste naïve et sans conséquence grave. Mais en ce qui concerne celle de Kim Jung-un, l’ambiguïté reste de mise. Pendant une grande partie du film, il nous apparaît (trop) occidentalisé (donc forcément attachant). Le film prend alors un vrai risque en offrant l’image d’un petit grassouillet, plutôt timide, vraiment drôle, dont un traumatisme enfantin serait l’unique raison à son mal-être (et donc responsable de sa marginalité). Le film n’assume hélas pas totalement cette idée, et préfère revenir à un schéma plus classique dans son opposition des forces (pour le coup politiquement correct). Entre la bonne folie de Franco (puérile et inoffensive) et la mauvaise folie de Park (psychologique et destructrice), la frontière redevient alors visible et sensible. Là, où Rogen faisait très fort dans This is the end, n’hésitant pas à envoyer James Franco en Enfer et faire de Danny McBride un cannibale sadomasochiste, il ne peut se le permettre dans The Interview. La réalité finissant par rattraper la fiction ; Kim Jung-un n’étant pas James Franco ou Danny McBride, les responsables du film ne peuvent s’aventurer sur ce terrain escarpé, au risque de perdre ou d’en froisser un certain nombre.

Cependant, The Interview offre quelques moments forts réjouissants. Le début du film est très prometteur avec une hilarante interview d’Eminem, dopée par un James Franco des grands soirs (celui de Spring Breakers, Pineaple Expresset This is the end), c’est-à-dire celui qui assume complètement sa part de folie (ou plutôt son côté stone). Il libère donc son corps du poids et des contraintes réalistes. Devenu ainsi corps burlesque, capable de grimaces et de gestuelles improbables, il est totalement imprévisible, dangereux pour lui et pour les autres. Un débile sympathique en somme, car pas foncièrement méchant (mais beaucoup moins hypocrite que dans This is the end), rendant chacune de ses apparitions délirantes et proche de l’absurde jubilatoire (et enfantin) des deux derniers maîtres en la matière : Jim Carrey et Will Ferrell. Franco permet globalement au film de se maintenir à niveau, alors que le reste apparaît très vite bien en deçà des attentes. La mise en scène de Rogen et Goldberg est automatique, sans aucune maîtrise narrative. Ils ne se font jamais sentir derrière la caméra, et lorsque que Rogen se trouve, quant à lui, devant, il semble complètement absent. En termes de réalisation, on est encore très loin du niveau des Frères Farelly (Mary à tout prix, Dumb and Dumber…), ou bien du trio ZAZ (Y-a-t-il un pilote dans l’avion, Hot Shots !…). Depuis qu’il est passé « réalisateur », Rogen n’arrive plus à s’écrire de rôle intéressant. Il devient un simple faire-valoir des autres personnages (il sait néanmoins faire briller ses amis) et ses scènes sont à l’évidence les moins drôles du film. A croire qu’il faudrait qu’il choisisse entre les deux métiers la prochaine fois, et qu’il s’y attache de manière beaucoup plus sérieuse, un peu à l’image du duo formé par le cinéaste Adam McKay et l’acteur Will Ferrell (les deux écrivent le scénario).

De peur d’ennuyer le spectateur, Rogen et Goldberg cherchent tout le temps à créer de l’action, à donner du rythme à leur récit, qui manque sincèrement de rigueur scénaristique (Rogen s’écrit d’ailleurs une romance inutile et pas très drôle). Les meilleurs moments sont ceux où Franco dit (ou fait) des trucs bizarres et absurdes sans forcément qu’il y ait besoin d’une justification narrative. Si les apparitions de Kim Jung-un (l’excellent Randall Park !) font également parties des bons moments du film, les idées de gags se font plus paresseuses qu’à l’accoutumée (l’habituelle bromance entre Franco et Rogen). Les références à la pop-culture sont toujours présentes (Le seigneur des anneaux, Nicki Minaj, Katy Perry), les blagues vaseuses aussi, mais on perd ici la verve originale et unique du duo responsable de Superbad : vision caricaturale des coréens et de la Corée du Nord (ils ne sont pas dans un univers qu’il maîtrise); la fameuse interview est complètement bâclée, elle n’a rien de surprenant et de vraiment drôle ; et le final, supposé être la grande séquence d’action, manque aussi de mordant et d’inspiration (les effets spéciaux sont globalement ratés).

Si The Interview permettra d’attendre tranquillement les prochains Apatow (Trainwreck) ou Ferrell (Get Hard), il ne saurait prétendre à une place de choix aux côtés des réussis Anchorman 2 et 22 Jump Street sortis dernièrement. Les fans de la première heure de James Franco se délecteront de sa nouvelle « performance burlesque », mais la mauvaise impression générale lui donnera cependant une saveur différente et moindre. Le film aurait finalement gagné à se focaliser sur ce présentateur et sur son émission, au risque bien sûr de ressembler à une succession de sketch. D’un Rob Lowe chauve à un Joseph Gordon Levitt jouant avec des chiots, ainsi que cette mise en bouche d’une émission improbable avec Nicki Minaj, on reste trop sur notre faim. Mais l’art du storytelling n’étant pas encore celui de Rogen et de Goldberg, il vaut mieux pour eux qu’ils restent en terrain connu (rester des acteurs ou des scénaristes par exemple), et qu’ils continuent à nous faire rire, c’est-à-dire à oser toujours plus dans l’absurde et le burlesque (s’émanciper un peu du système Apatow), tout en gardant cette fascination pour les ‘‘héros’’ marginaux, à la fois tendres et mélancoliques, qu’ils dépeignent depuis leur début avec une transparence désarmante et une humanité bouleversante.

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