The Office (2005-2013)

Fort du succès de leur série originale, les showrunners britanniques Ricky Gervais et Stephen Merchant, ont travaillé de conserve avec le scénariste et howrunner américain Greg Daniels (Seinfield, Parks and Recreation,…), afin d’adapter The Office aux Etats-Unis. Mettant en scène le quotidien d’employés de bureau, dans une société de vente de papier, cette série doit sa popularité à sa mise en scène atypique, le mockumentary (le documentaire parodique), ainsi qu’à la présence de son acteur principal, futur poids lourd des comédies américaines : Steve Carell.

Cette volonté, de la part des chaines télévisées américaines, à adapter une série télévisuelle étrangère n’a rien d’insolite. Elle est d’ailleurs fréquente pour les séries britanniques, aussi bien lorsqu’il s’agit d’adaptations directes (Queer as Folk en 2000, Eleventh Hour en 2008, Le Prisonnier en 2009,…), ou d’une transposition plus libre, mais tout de même extrêmement analogue (par exemple, les séries Sherlock et Elementary, transposent toutes deux le mythe du héros créé par Sir Arthur Conan Doyle, dans un environnement moderne). Cependant, là où des adaptations de séries dramatiques, se distingueraient entre elles, uniquement par des différences culturelles (décors, produits de consommation, traditions, comportement social,…), les séries comiques opèrent quant à elles une scission nette : la différence notable entre l’humour britannique et américain. S’ils partagent un goût prononcé pour l’absurde, l’humour américain est réputé pour être bien plus direct et percutant (allant parfois jusqu’au grossier), que l’humour flegmatique de leurs cousins d’outre-Atlantique. The Office possède la particularité que le créateur de la série originale, Ricky Gervais, a participé de très près à la production de l’adaptation américaine par Greg Daniels (notamment sur les scripts de chaque épisode). Ainsi, sans pour autant posséder une identité britannique trop forte, la version américaine de The Office a réussi à marier l’esthétique de la série d’origine (le rythme de narration, le décor, la photographie, certains running gags,…), à un humour plus brut. De ce brassage est né une série qui a su, bien que tardivement, trouver son public, et apporter un vent de fraicheur dans une production sérielle, habituée presque uniquement aux sitcoms.

A Scranton en Pennsylvanie, la petite société de vente de papier Dunder Mifflin dirigée par Michael Scott (Steve Carell), devient le sujet d’un documentaire commandé par une chaine de télévision. Pendant 9 ans, les moindres faits et gestes des employés vont être épiés, filmés, et enregistrés à l’aide de caméras et micros. Conscient de la présence de ces caméras, les employés n’ont d’autre choix que de vivre le quotidien de leur société comme si de rien n’était, rythmé entre les jeux amoureux du vendeur Jim Halpert (John Krasinski), et de la standardiste Pamela Beesly (Jenna Fischer), le comportement despotique du meilleur vendeur Dwight K. Schrute (Rainn Wilson), l’arrivée du jeune intérimaire Ryan Howard (B.J. Novak), et surtout le comportement fantasque de leur directeur.

Ce qui faisait de The Office, une série unique parmi les autres, était son recours à une réalisation de style mockumentary à chaque épisode (esthétique reprise par Greg Daniels pour son autre série, Parks and Recreation). A la manière d’un véritable tournage documentaire, les employés sont suivis et filmés dans leur quotidien en permanence, caméra à l’épaule ou lors d’interviews face caméra, que ce soit au travail et dans l’intimité. De plus, ils ne peuvent à aucun moment faire preuve de discrétion, étant donné que l’équipe de tournage les oblige à porter à tout moment des micros cravate (de petits microphones permettant d’enregistrer la voix d’une personne sans que le dispositif ne soit visible), captant ainsi toutes les discussions, monologues, ou autres idées personnelles qu’ils commettraient l’erreur de prononcer à haute voix. Ce procédé innovant permet d’obtenir deux résultats de taille. Le premier étant que la proximité créée avec les personnages (grâce au placement de la caméra, minimisant à l’extrême l’utilisation de plans d’ensemble, au profit d’un cadrage serré), et l’incursion forcée (documentaire) dans leur intimité, engendre une connexion intense entre eux et le spectateur. Les personnages sont filmés, parfois épiés, dans leur quotidien (du plus joyeux au plus triste), nous dévoilant la personnalité complexe de chacun. Astucieusement, le décalage entre les scènes d’interviews quasi-chorégraphiées (là où les personnages sont les plus maitres de leurs gestes et de leurs paroles), et les scènes les plus voyeuristes (la liaison secrète entre Dwight et Angela, les divagations solitaires de Michael,…), souvent contradictoires, renforcent cette sensation de familiarité. En effet, les personnages ne pouvant rien nous cacher, le spectateur reste incrédule face à leur pudeur (ou leur hypocrisie), à la manière d’un membre de leur famille les connaissant depuis des lustres. Les défauts des personnages deviennent aussi touchants que leurs qualités, et même les plus insupportables d’entre eux viennent à nous manquer au fil du temps. Cette contiguïté à l’esthétique réaliste, instaurée par le documentaire, emporte rapidement l’adhésion (sentimentale) du spectateur.

Dans un second temps, l’aspect réaliste du documentaire renforce et intensifie considérablement le comique de la série, tout simplement parce que chaque gag, chaque répartie, semblent improvisés et pris sur le vif. The Office n’hésite d’ailleurs pas à user de différents registres comiques, afin de surprendre le spectateur et d’éviter la redondance. Les histoires et les blagues (les pranks), mises en scène par Jim pour piéger et se moquer de Dwight, sont d’une originalité et d’une finesse savoureuse. Et l’euphorie atteint son comble tant ce dernier plonge naïvement dans chacune d’entre elles. Les conflits générés par les caractères diamétralement opposés de la strict Angela (Angela Kingsley), la mollassonne Phyllis (Phyllis Smith), du niais et pervers Kevin (Brian Baumgartner), ou encore du benêt Andrew (Ed Helms), supposés travailler en équipe au sein de la même entreprise, nous amusent sans jamais nous lasser. Pour couronner le tout, les nombreux regards caméras jetés par les personnages en quête de compassion, lors de scènes particulièrement absurdes ou gênantes, provoquent immanquablement l’hilarité générale. Cependant, l’essence de l’humour de The Office réside dans le personnage de Michael Scott, formidablement interprété par Steve Carell. Héros principal de la série, ce directeur fantasque, puéril, incompétent, rempli de préjugés de toutes sortes (il met systématiquement les pieds dans le plat), porte dans son sillage la majorité des intrigues humoristiques de la série, car il en est bien souvent à l’origine. Que ce soit par une de ses envies délirantes, ou une de ses monumentales bévues, la totalité des autres personnages ne peut que suivre et subir, à leur grand désarroi, les conséquences du comportement de leur directeur (licenciements, perte de chiffre d’affaires, procès,…). Steve Carell, alors relativement inconnu lors du lancement de la première saison, livre à chaque épisode une performance inoubliable, savant mélange d’improvisations et de gimmicks personnelles (les blagues « that’s what she said !»). Agissant comme un miroir, le personnage de Dwight K. Schrute, campé par Rainn Wilson, forme avec Scott un duo comique détonnant. A première vue, perçu comme un lèche botte, Dwight voue à Michael un véritable culte, et le suit dans chacune de ses extravagances. Le souci étant que Dwight, caricature du redneck américain typique, aussi instruit que rural, geek et intransigeant, est totalement dépourvu d’un quelconque second degré. Ce caractère, associé à la personnalité rêveuse, voir par moment poétique de Michael, donne un cocktail explosif que l’on s’empresse de déguster au fil des saisons. Afin de parfaire le tout, la production s’adjoint régulièrement les services de cameos prestigieux, venant ajouter à la série une touche d’humour authentique, que ce soit le temps d’un ou plusieurs épisodes, à l’image de David Koechner, Idris Elba, Will Ferrell, Rashida Jones, ou encore Ricky Gervais lui-même, le temps d’un prologue mémorable.

Bien que le caractère, un tantinet austère, de l’univers du bureau puisse poser des problèmes d’adhésion du spectateur lors des premiers épisodes, The Office est le genre de série qui crée rapidement l’addiction. Même sans recourir au procédé du cliffhanger, systématique dans les dramas, le désir de visionner avec gourmandise, la suite de la petite vie (à l’apparente monotonie) des employés de Dunder Mifflin se fait intensément ressentir.

Même si The Office ne soit pas aussi réussie que sa grande sœur, Parks and Recreation (aboutissement d’un concept qui à l’époque, n’en était qu’à ses balbutiements), il est impossible d’y rester insensible. Chaque spectateur y trouvera son compte, que ce soit les adeptes de ce que l’humour américain fait de mieux, ou ceux cherchant à partager des émotions fortes avec les personnages. Le seul regret que l’on pourrait émettre reste que la série n’a pas su se relever du départ de Steve Carell en 2011, bien qu’elle ait essayé de trouver un second souffle avec l’arrivée de James Spader (Sex, Mensonges et Vidéo de Steven Soderbergh, Lincoln de Steven Spielberg,…). The Office n’a fait que péricliter en deux années, pour finir sur une saison 9 mollassonne, et à de nombreux moments incompréhensible, et qui a bien failli ternir l’image d’une des séries les plus drôles et originales de ces dernières années.

★★★★☆

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