The Program (2015) de Stephen Frears

Adapté de Seven Deadly Sins : My Pursuit of Lance Armstrong du journaliste David Walsh (campé par Chris O’Dowd dans le film), The Program arbore tous les poncifs pompeux du biopic traditionnel : suite chronologique des évènements, schème classique « Ascension-Chute » (et parfois Rédemption), quelques flash-backs traumatisants, des faits anecdotiques et des performances outrées de certains comédiens… En apparence, le nouveau film de l’anglais Stephen Frears, essentiellement connu pour Les Liaisons dangereuses (1988) et The Queen (2006), ne propose rien d’innovant dans un genre qui reste (étrangement) très prisé par l’industrie cinématographique. Préférant s’en tenir au « texte » de Walsh, le film de Frears ne parvient jamais à dépasser le statut « page Wikipédia on live » ; bien trop informatif et redondant pour les néophytes, bien trop banal et caricatural pour les experts. A force de vouloir « tout mettre », le film accumule les éléments et les évènements sans que le cinéaste parvienne à les hiérarchiser en y injectant un point de vue personnel : tous les personnages perdent rapidement de leur intérêt – Frears s’évitant toute profondeur psychologique – au profit d’un récit franchement didactique sur la vie d’Armstrong, de ses débuts de coureur professionnel en 1996 jusqu’à aujourd’hui. Si les amateurs de cyclisme seront probablement déçus que le film ne s’épanche pas davantage sur la relation qu’entretient le coureur avec des instances telles que l’UCI (Union Cycliste Internationale), et son ancien président et ami, le controversé Henri Verbruggen, ou encore, avec certains coéquipiers et amis de longue date qui finiront par témoigner contre lui (George Hincapie) – des sources qui auraient permis d’avoir une dimension plus dramatique. Le film n’est néanmoins pas avare en anecdotes savoureuses : la rencontre idoine avec le sulfureux docteur Michele Ferrari (interprété par un Guillaume Canet en roue libre) ; la trahison du mennonite Floyd Landis (Jesse Plemons) ; l’amitié sincère qui lie Armstrong à Johan Bruyneel (Denis Ménochet) et évidemment, son duel à distance, servant de fil conducteur au récit, avec le journaliste David Walsh qui avait flairé avant tout le monde la grosse arnaque (les quelques scènes communes restent parmi les plus réussies du film).

Avec The Program, on est très loin de la « claque » esthétique que sont les récents biopics sportifs tels que Rush (2013) de Ron Howard, ou encore, Foxcatcher (2015) de Bennett Miller. Deux films aux antipodes visuels, mais qui ont su, chacun à leur manière, transcender leurs milieux et leurs personnages, ouvrant ainsi une brèche romanesque, sans pour autant oublier de parler « Mythes » : l’Ascension, la Chute et la Rédemption du héros, ainsi que sa destinée morale (l’éternel duel entre moralité mythique et religieuse). La vie d’Armstrong contient un élément symbolique, forcément intéressant, dans le cadre d’une représentation cinématographique : celui de ne pas avoir (encore) connu de phase de Rédemption ; sa Chute n’est pas finie (come-back raté en 2009, dépouillé de ses titres et de sa fortune, une image de menteur à vie…). Une des rares bonnes idées de Frears est de mentionner les nombreuses idées de films qu’Hollywood projetaient de réaliser à l’apogée d’Armstrong, avec des stars confirmées pour interpréter son rôle (Matt Damon, Jake Gyllenhaal). Evidemment, difficile aujourd’hui de ne pas voir toute l’ironie dans le choix de Ben Forster, acteur au pedigree bien moins impressionnant, et dont la nervosité du jeu et les traits anguleux du visage lui confèrent une sympathie moindre en comparaison aux acteurs prévus initialement. Ce qui devait d’abord être une ode à l’homme, à son courage et à sa capacité à toujours repousser ses limites, devient une œuvre quasi surréaliste, souvent grotesque, et totalement dépourvue d’humanité. Et malgré ces fameux aveux à la télévision américaine dans une interview exclusive d’Oprah Winfrey en 2013, Armstrong reste persuadé qu’il mérite, encore et toujours, ses sept maillots jaunes du Tour de France (1999-2005). L’idée même de Rédemption, Armstrong la balaie immédiatement. C’est par vanité qu’il décide de prendre les devants, et de confesser, dans une grande messe comme seule l’Amérique en est capable, un regret exagéré. Armstrong fut un véritable dictateur pendant dix ans au sein du peloton, et sa fausse rédemption, face caméra, ne doit surtout pas cacher le fait qu’il s’agit d’un simple refoulement de sa part. Il s’est enfermé (sur lui-même) dans sa propre tour d’ivoire : les derniers plans du film qui, le laissent partir vers l’horizon, seul et à vélo, traduisent parfaitement cette prison mentale qu’il s’est construite année après année.

Le biopic de Frears a beau être brouillon, souvent anecdotique et parfois répétitif, la dimension spirituelle du personnage le rend fascinant. Quasiment « ressuscité » de son cancer des testicules, Armstrong, fort de sa nouvelle enveloppe charnelle (un physique parfait pour la haute montagne), semble être revenu pour «aider» les autres (dans leur lutte contre le cancer). Il crée alors un empire via l’association caritative, Livestrong. Il y a d’ailleurs cette scène « touchante » où il décide de rester, malgré un emploi du temps de ministre, une journée entière auprès d’un enfant gravement malade à l’hôpital. C’est d’abord la part sincère (et donc spirituelle) d’Armstrong que nous livre brièvement Frears. Mais la maladie a également réveillé en lui des instincts et des désirs plus terrestres, plus pervers aussi : des envies d’Elévation vers un sommet – symbolisées par ceux du Tour de France – quasi impossible à atteindre sans le recours à la supercherie. C’est alors son côté ange déchu qui intéresse particulièrement Frears. Car Armstrong c’est également une représentation moderne du mythe d’Icare : à vouloir « voler » au-dessus des « montagnes » (et près du soleil), il finit par se brûler (les ailes). Présomptueux, aveugle et finalement incapable de juste mesure dans son comportement, sa Chute sera interminable et irrémédiable. A l’image d’Icare, il n’aura pas le droit à une seconde chance. Mythe sur la folie des grandeurs propre à la mégalomanie humaine, l’histoire d’Armstrong aurait mérité un film plus ambitieux en termes de narration et d’esthétique, car il est très rare de voir un personnage vivant, aussi adulé que détesté, devenir un tel mythe en puissance : seuls Michael Mann et Martin Scorsese ont su parfaitement traduire cette vérité cachée de mythes (vivants) en livrant deux œuvres absolument monumentales et fondatrices du genre : Ali (2002) et Raging Bull (1981).

Si Armstrong était probablement une personne talentueuse (comme Icare d’ailleurs), capable de prouesses (Walsh disait de lui qu’il serait un excellent coureur de Classiques), son élévation vaniteuse a finalement eu raison de lui. Enfermé dans un énorme mensonge qui lui échappe, il se persuade intérieurement (dans son subconscient), qu’il est en quelque sorte devenu une vérité avérée. Pendant sept longues années, Armstrong fut en quelque sorte « l’invité des dieux » – ses performances cyclistes étaient hors-normes – absorbant les gains comme les coureurs réfractaires à sa méthode. Il se percevait alors comme « idéal » (alors qu’il n’était que faiblesse humaine), et il finit logiquement par s’oublier (la fameuse clairvoyance du « connais-toi toi-même » s’estompe face à l’aveuglement vaniteux). Et son regret, aussi médiatisé et spectaculaire qu’il fût, ne sera jamais assez sincère pour le « sauver » définitivement, et Armstrong restera, à tout jamais, le plus grand symbole de mensonge de l’histoire du sport.

Mais The Program n’est pas un bon documentaire ni un bon film, car à trop vouloir suivre « à la lettre » l’histoire surmédiatisée d’Armstrong, que finalement tout le monde connaît, Frears oublie l’essence mythique de cette fable : la perversion de la pulsion d’Elévation. Il passe inexorablement à côté de son sujet, et livre un biopic beaucoup trop conventionnel par rapport à la figure immorale qu’il tente maladroitement de décortiquer. Avec un tel potentiel sur le papier, on est forcément déçu du traitement effectué par le cinéaste anglais : l’ensemble apparaît bien trop neutre et lisse à l’image de la tête figée (par le maquillage) de Ben Forster. Un tel projet aurait mérité des cinéastes du calibre de Scorsese, Verhoeven ou Herzog, qui auraient su atteindre, et traduire, cette dimension à la fois subversive et séductrice des désirs profonds d’Armstrong ; d’exalter son imagination perverse, afin de dresser un portrait titanesque d’un homme atteint d’une folie et d’une paranoïa unique dans l’histoire du sport moderne.

★★☆☆☆

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