The texas chainsaw massacre

« The texas chainsaw massacre » de Tobe Hooper débute comme un film d’horreur classique construit à partir d’un scénario auquel les spectateurs sont désormais habitués. En 1974, date de sortie du film, personne n’avait vu pareille terreur sur les écrans. Certes « L’exorciste » de Friedkin avait tracé la route un an plus tôt et d’une certaine façon le « Psychose » d’Hitchcock annonçait lui aussi les prémices d’un certain cinéma d’horreur dès 1960, mais jamais un réalisateur n’avait repoussé aussi loin les limites de l’infâme.

Hooper met en scène cinq jeunes gens qui décident de partir en weekend afin de rejoindre une vielle maison appartenant à la famille de Franklin et Sally. Le périple se situe au Texas dans une campagne reculée loin de toute forme d’urbanisation. La chaleur est brûlante, le décor jaunit par la sécheresse. Le minibus qui transporte les cinq protagonistes est étouffant et moite, les corps dénudés suent. Tobe Hooper filme les personnages de très près et crée une promiscuité entre notre œil et leur peau dégoulinante. Cet échange visuel entre le spectateur et les corps nous prépare à la terreur, tels des ingrédients filmés avant d’être cuisinés. En effet, tout au long du film Hooper exhibe les corps comme de la viande, la thématique de la nourriture revient d’ailleurs sans cesse.

Très vite le minibus croise un personnage déstabilisant et inquiétant interprété par Edwin Neal, splendide et effroyable. Ils décident de prendre en auto stop cet homme au visage abîmé par la folie, grand psychotique, hyperactif, et fasciné par le sang. Il ne restera pas longtemps dans le minibus, il est déjà trop tard.
Nos jeunes amis sont ensuite contraints de s’arrêter pour prendre de l’essence dans une vielle station service, perdue au milieu de nulle part, où quelques hommes sales et méchants fondent au soleil. Leurs visages édentés, cicatrisés, sont profondément laids. Le minibus repart enfin et trouve sa destination finale : la maison de Franklin et Sally.

Le film d’Hooper transpire littéralement la peur. L’histoire racontera plus tard que le tournage fût chaotique, la température ne descendant jamais au dessous des 40 degrés, le réalisateur se comportait en tyran avec les acteurs et l’équipe de tournage. Certains d’entre eux en gardèrent de mauvais souvenirs. Néanmoins Tobe Hooper réalisa un film génial.

Hooper gère parfaitement l’espace où évoluent les personnages (la maison, la route, les champs, la station essence). L’atmosphère est asphyxiante. La photo a sa part de responsabilité, l’image est caniculaire et légèrement floue parfois. C’est ainsi que le réalisateur nourrit notre empathie pour les personnages, nous avons chaud et nous manquons d’air tout comme eux.

« Texas chainsaw massacre » était novateur. En effet, il est aujourd’hui facile de décrypter l’histoire et les codes du cinéma d’horreur. Le pitch est classique : début d’une histoire joyeuse pour un départ en weekend, de jeunes étudiants, un minibus, le Texas, la campagne perdue, une station essence désaffectée et des hommes oubliés par l’Amérique de Nixon, loin des villes et du progrès. En 1974 le spectateur ne pouvait pas se préparer comme aujourd’hui. Ces codes du cinéma d’horreur que « Texas chainsaw massacre » va incruster dans notre mémoire collective n’existaient alors quasiment pas ou n’étaient pas accessibles au spectateur lambda. Un ami a eu la chance de voir le film lors de sa sortie à Detroit en 1974 et me racontait à quel point les cinéphiles étaient horrifiés par ce qu’ils voyaient, ils n’étaient pas préparés. Beaucoup quittaient la salle, criaient ou vomissaient. Il est rare désormais d’assister à pareils évènements. A la même époque « L’exorciste » de Friedkin avait lui aussi suscité autant de dégoût.
La bande son quant à elle s’articule autour des hurlements de Sally et du bruit à la fois lourd et strident de la tronçonneuse. D’ailleurs, cette tronçonneuse fonctionnait vraiment lors du tournage. Une façon pour Hooper de renforcer l’impression de réalité. La musique qui l’accompagne résonne aussi comme une chose métallique et pesante d’une profonde noirceur.
La dernière scène du film est cruciale. Le soleil se couche, l’image est très jaune et orange, pleine d’énergie. Notre tueur gesticule déguisé en femme (référence à « Psychose » d’Hitchcock). La couleur est chaude comme l’enfer, le monstre balance son arme de bas en haut en poussant des cris d’animaux, et le bruit de la tronçonneuse qui ne s’arrête pas, son va et vient est intenable jusqu’à l’arrêt. Assourdissant.

Même si l’on n’apprécie que modérément le cinéma d’horreur « Texas chainsaw massacre » doit être vu. Il s’inspire brillamment des classiques, reprend l’univers primitif de « Délivrance » de John Boorman, les hommes y sont difformes, illettrés et abandonnés. L’Amérique de Hooper ne va pas bien. Elle a enfanté des monstres exclus et vengeurs. Les jeunes gens modernes et beaux doivent donc mourir. Ils représentent le danger, la fin d’une Amérique révolue. L’abattoir de bœufs que croise le minibus, se rationalise, et retire une partie du travail, car les méthodes d’abattage ont changé, nos monstres n’ont plus de travail et se transforment en parasites. Selon Jean-Baptiste Thoret, deux mondes s’opposent, celui horizontal symbolisé par le road movie des jeunes vacanciers (dépense d’énergie en roulant vers nulle part) et celui vertical illustré par un temps et un espace figés. L’image d’un totem profanateur érigé vers le ciel au début du film illustre très bien cette idée (dépense d’énergie par asphyxie).

Il faut voir ce film, choisissez ce que vous voulez à l’intérieur, tout y est pertinent.

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