The Visit (2015) de M. Night Shyamalan

Les visités vont mieux…

Longtemps attendu, pour ne pas dire inespéré, le retour en grâce de M. Night Shyamalan s’avère être une excellente nouvelle pour le cinéma contemporain américain, peut-être la plus belle surprise de cette année 2015 ; Shyamalan ne pouvant offrir plus belle réponse à la crise artistique qui sévit depuis quelques années dans le cinéma d’horreur américain. Espérons seulement que l’excellent The Visit ne soit pas cette œuvre isolée au sein de sa filmographie, ou du paysage cinématographique actuel, mais appelle d’autres œuvres à le rejoindre tant ce film fait preuve d’une inventivité et d’une intelligence implacable dans sa manière, éminemment moderne, de concevoir le cinéma contemporain.

La carrière cinématographique de Shyamalan reste un vrai mystère pour bon nombre de cinéphiles. Très vite adulé, voire plébiscité par la critique, ce prodige de la mise en scène – il a 29 ans lorsqu’il réalise Sixième Sens – va enchaîner en l’espace de quelques années plusieurs succès : le surestimé Sixième Sens (1999), le sous-estimé Incassable (2000), l’amusant Signes (2002), l’iconoclaste Le village (2004) et le décevant La jeune fille de l’eau (2006). Rapidement étiqueté par la presse comme étant le « nouveau Spielberg » – étiquette plus encombrante qu’autre chose – Shyamalan va alors connaître une longue période de galère (de 2008 à aujourd’hui), multipliant les échecs artistiques et commerciaux : Phénomènes (2008), Le dernier maître de l’air (2010) et After Earth (2013) sont trois blockbusters dotés de budgets colossaux, portés par des stars (Mark Wahlberg et Will Smith), ou adaptés d’un dessin animé populaire (The Last Airbender), qui enterrent définitivement la carrière de Shyamalan. Mais une fois n’est pas coutume à Hollywood, c’est dans la télévision, et plus particulièrement dans la série télévisuelle, que Shyamalan retrouve le goût pour un filmage plus modeste et authentique avec la série Wayward Pines, avec Matt Dillon dans le rôle-titre, dont il est le producteur délégué et également le réalisateur du pilot.

C’est donc peu dire que son retour au cinéma, et dans le genre qu’il l’a fait connaître, allait être scruté de très près. Co-Producteur via sa société Blinding Edge Pictures, Shyamalan va pour l’occasion s’associer avec celui, qui est devenu en quelque sorte la référence du film d’horreur à petit budget (inférieur à 5 millions de dollars), Mr. Jason Blum (Blumhouse Productions) : responsable des énormes succès que sont les sagas Paranormal Activity, Insidious, American Nightmare et Sinister. A première vue, l’association entre les deux hommes paraît totalement incongrue : Que pourrait bien faire un cinéaste de la trempe de Shyamalan face au responsable de la standardisation – Ô combien lucrative – du cinéma d’horreur américain ? Shyamalan rentrera-t-il dans les clous ? Ou sera-t-il capable d’apporter sa touche esthétique ? La réponse fut brillante, et bien au-delà de toutes nos espérances.

Depuis ses débuts de cinéaste, Shyamalan s’est imposé comme un auteur, c’est-à-dire un inventeur de forme, au cœur même de l’industrie la plus hermétique du monde. A l’instar d’autres grands cinéastes américains de son époque (Spielberg, Soderbergh, Mann, Eastwood), Shyamalan a pu s’exprimer dans le cinéma de genre, pourtant très codifié, et devenir une sorte d’esthète de la caméra, dont le style léché et les thématiques personnelles, lui ont valu une place de choix dans le cinéma fantastique américain des années 2000. L’influence de certains de ses films (comme Sixième Sens et Le Village) sur l’imaginaire collectif n’est d’ailleurs plus à démontrer. Voir alors Shyamalan tourner un petit film d’horreur, en found-footage et estampillé Blumhouse Productions, avait de quoi laisser un brin rêveur. Le résultat est tout simplement prodigieux, Shyamalan signant probablement l’un des meilleurs spécimens du genre, derrière l’indétrônable Projet Blair Witch (1999) et le bluffant Rec. (2007). Cette réussite est d’autant plus surprenante que le cinéaste reste un véritable ‘‘magicien’’ de la caméra, et le voir ainsi laisser celle-ci à une jeune fille de 15 ans s’apparente à un vrai ‘‘crève-cœur’’ pour ces admirateurs de la première heure. Mais ce retour aux sources d’une forme de cinéma – les premiers films de jeunesse – qui a tout d’une déclaration d’amour, relève notamment d’un discours sur le médium, d’une maturité et d’une pertinence, absolument sidérantes.

Mettant de côté ses lubies d’esthètes, cette fameuse virtuosité vide qu’on lui a souvent prêtée – même s’il conserve la pirouette scénaristique (le fameux twist final) – Shyamalan s’offre une véritable cure de jeunesse, réapprenant, à l’image de la jeune fille, les principes émotionnels (comme l’empathie) d’un film, c’est-à-dire la dimension morale des images. Le film regorge de saynètes où les deux enfants interrogent cette dimension de manière didactique (savoir si l’on doit filmer les grands-parents à leur insu), ou visuelle (lorsque le garçon zoome lentement sur le visage de sa sœur libérant une tristesse longtemps refoulée). Shyamalan utilise cette technique du found-footage, dont la facilité d’utilisation n’a d’égale que l’indigence esthétique qu’elle procure, afin de réfléchir avec beaucoup de finesse sur son ambiguïté morale (la télé-réalité, l’explosion des youtubeurs…) : un aspect pervers, Ô combien désirable, mais terriblement malsain. Le cinéma de Shyamalan a toujours travaillé les codes et les archétypes. Dans The Visit, il dissèque ceux construits par cette machine que représente Blumhouse Productions : comment créer de la peur, des motifs horrifiques, autour du concept de found-footage ? Shyamalan n’en offre jamais une version customisée (comme le fait Ridley Scott dans certains plans de Prometheus), voire vaine (comme le fait Michael Bay ou David Ayer avec leurs fameux plans en GoPro), il préfère la ramener à un niveau presque zéro : des plans fixes – donc moins de shaky-cam qu’à l’accoutumée – que les ‘‘cadreurs’’ choisissent volontairement en plaçant la caméra pour que l’on puisse comprendre la scénographie de chaque scène. Cela peut sembler évident, la mise en scène compte tout autant en caméra subjective, même si, parfois, certains réalisateurs paraissent l’oublier. Shyamalan décortique et prépare minutieusement chacun de ses plans : travaille les regards-caméras, les cadrages en plongée et en contre-plongée, la distance focale (les zones de flou), la profondeur avec le déplacement des personnages ainsi que les jeux de lumière (la loupiotte des caméras). Il offre ainsi un excellent exercice de style autour du principe de found-footage, preuve qu’il n’a rien perdu de son talent en matière d’esthétique de mise en scène.

Véritable nouveauté par contre, l’humour grinçant et scabreux qui accompagne les scènes d’épouvante. Si le film prend d’abord une direction fantastique (le monstre aux yeux jaunes, les puits dans la forêt, la cave moisie), Shyamalan fait un retour foudroyant dans le thriller réaliste, faisant des grands-parents, les véritables monstres du film. La brillante idée du cinéaste est d’avoir su jouer avec notre dégoût, voire notre peur primaire, envers les attributs de la vieillesse : corps nus, visages déformés, incontinence et perte de mémoire virant à la schizophrénie. Derrière cette fausse gentillesse – Shyamalan véhiculant le stéréotype de la gentille grand-mère qui cuisine des cookies, et celui du grand-père, sympathique fermier, qui coupe du bois dans le jardin – les deux adultes de la maison, figures protectrices et sages de notre enfance, exploitent magistralement l’imagerie de cette vieillesse, telle une maladie de l’esprit, pour en faire resurgir la démence la plus totale, et la plus incompréhensible. A partir de là, le film devient véritablement effrayant.

Malgré toute la drôlerie sarcastique de Shyamalan, The Visit ne cherche jamais la mise en abime par l’ironie, comme le faisait Scream (1996) de Craven avec le slasher movie. Shyamalan déteste l’ironie type « rothienne » (cf. critique Knock Knock). C’est pourquoi ses récits semblent toujours très premier degré. Ses fameux twists ne sont pas là pour exalter une narration souvent jugée trop contemplative – cet aspect est d’ailleurs bien moins présent dans ce film que dans les précédents (même si la jeune fille se laisse aller à quelques plans fixes de l’extérieur de la maison) – mais ajoutent au fatalisme des dénouements une dimension proprement humaine, mélancolique et grise, à l’image de ce dernier plan où la fille interview sa mère : rongée par son refoulement – le départ raté du foyer familial – elle craque littéralement face caméra. Si les personnages de Shyamalan sont toujours de grands sentimentaux, des personnalités lunaires, voire solitaires, ils souffrent tous de leur propre refoulement : la mère est donc fâchée avec ses parents, et les enfants sont traumatisés par le départ du père. Cette thématique de la famille est présente dans toute la filmographie de Shyamalan (comme chez Spielberg d’ailleurs, d’où leur rapprochement). L’image du ‘‘foyer-protecteur’’, figuré par l’habitat, est toujours en instance d’explosion (cf. Sixième sens, Incassables, Signes, Le village, Phénomènes, After Earth), les relations y restent tendues ou inexistantes. La maison de The Visit – titre très évocateur de son cinéma de visités (par les esprits, les morts, le vent, les superhéros…) – est en fait une maison de « morts », de « fantômes », où les enfants sont livrés à eux-mêmes, face à leur propre refoulement : le jeune garçon devra surpasser sa peur des microbes, ainsi que son passé de footballeur raté (scène qui fait écho à l’élan sublime de Joaquin Phoenix à la fin de Signes et son fameux coup de batte de baseball), tandis que la jeune fille devra affronter son propre regard (dans le miroir des vérités), c’est-à-dire son propre refoulement vaniteux, elle qui n’osait plus se regarder dans le miroir depuis le départ de son père, et donc unique moyen de venir à bout du monstre (le verre du miroir lui servira d’arme suprême). Si le dernier plan du film montre que le motif des fantômes du passé se prolonge éternellement – la mère vivra quant à elle avec son refoulement toute sa vie – la fille peut lâcher la caméra, à l’image de l’effort fait par Shyamalan pour ce film, afin de réconforter sa mère qui atteint finalement l’ultime élan sublime : l’aveu sincère (le regret avoué). Dernier élan de maturité, précurseur d’un nouveau départ pour cette famille, et espérons-le, pour cet encore jeune cinéaste – il n’a en effet que 45 ans – qui mérite, définitivement, qu’on s’intéresse à lui.

★★★★☆

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