The Voices (2015) de Marjane Satrapi

Excellente surprise, fut la vision du nouveau Marjane Satrapi (Persepolis). Certes le film est léger, et le final aurait tendance à appauvrir la démarche originale de Satrapi (malgré un générique tout bonnement génial), mais The Voices recèle assez de surprises pour que le spectateur se refuse à un tel plaisir (coupable).

Sorte de « tragi-comédie noire », The Voices a tout de l’exercice de style, un peu redondant (répétitions des situations), aux intentions esthétiques appuyées (de Tim Burton à Wes Anderson), et dont l’intelligence scénaristique se suffirait à elle-même. Force est de constater que Satrapi évite habilement la conception pompeuse de l’approche psychanalytique classique, et préfère y voir la possibilité d’explorer le subconscient de son protagoniste de manière totalement absurde, presque enfantine, d’où cette impression de fable immorale tout à fait savoureuse. Prenant entièrement le point de vue de son personnage, Satrapi nous invite dans son univers féérique, fait de princesse et autres animaux parlants, qui, face à la violence des crimes, ne peut susciter que l’effroi et un rire sardonique. Le ton volontairement décalé des crimes de Jerry, renforce également cette spontanéité et cette liberté du geste, que choisit de donner la réalisatrice à son film. Ne reniant jamais son amour de l’animation et du cartoon, Satrapi manie avec justesse les couleurs irréalistes, les corps désincarnés, les voix improbables ainsi que les gags visuels, afin de donner un charme redoutable à cette « petite » histoire de meurtre entre amis (on pense logiquement aux « fables macabres » des Frères Coen et aux « ambiances oniriques » de David Lynch). Sa mise en scène se met en quelques sorte au diapason d’un scénario malin, bien que prévisible, n’hésitant pas à prendre une véritable distance (formelle), assez effrayante par ailleurs, par rapport au spécimen étudié : celui d’un simple adulte « timide et pataud » qui se mue en véritable serial killer. Cette forme de désinvolture manifeste, face à la violence absurde et morbide des crimes proférés par Jerry, n’empêche pourtant pas le film de rencontrer des instants forts déroutants, où une violence parfois gore surgit de manière complètement imprévisible. Le flashback autour de la mort de la mère de Jerry est évidemment d’une toute autre teneur ; le malaise, que suscitait la seule présence bouffonne de Jerry, se transforme dès lors en une véritable peur dont l’issue ne peut être désormais que tragique.

Parmi les grandes forces du film, on note la qualité globale de l’interprétation de l’ensemble des comédiens, avec une mention spéciale pour le magnifique trio d’actrices : Anna Kendrick, Jacki Weaver, Gemma Aterton. L’apport de ce casting féminin apparaît rapidement comme essentiel au film. Chacune des comédiennes renvoie ainsi à une facette du personnage de Jerry : le désir (ou pulsion) sexuel de Jerry envers Fiona (la très belle Gemma Aterton), qui finira accidentellement « pénétrée » par son couteau ; l’amour consumé par Jerry avec la sympathique et mignonne Lisa (la parfaite « girl’s next door » Anna Kendrick), qui finira quant à elle « bloquée » dans le lit conjugal ; et enfin le versant psychologique de Jerry (la très « maternelle » Jacki Weaver) qui finira à son tour ligotée sur un divan (inversement des rôles « amusants »). Et que dire alors de l’immense performance de Ryan Reynolds, qui revient décidément en force en ce début d’année, après le déjà atypique Captives (2015). Ce comédien de 38 ans vient d’enchaîner un second film de « qualité » où il tient le rôle-titre. Véritable exploit dans la carrière de Reynolds, qui nous avait davantage habitués à des choix bien moins inspirés : Green Lantern (2011), Echange standard (2011), Sécurité rapprochée (2012), RIPD (2013)… Absolument fascinant (il y a quelque chose d’étrange dans ce regard vide et inexpressif) tout au long du film, il éclabousse littéralement l’écran d’une présence schizophrène à la fois inquiétante et drôle, ce qui évite de tomber dans un ridicule lourdingue ou une facilité « imbécile ». Il maintient une véritable tension qui confère à The Voices sa plus grande qualité : un traitement original d’une pathologie grave. Traiter cette maladie mentale, cette schizophrénie par l’absurde en plaçant Jerry face à cette fameuse « double conscience» (le chien incarnant le Bien, le chat le Mal : on remarquera l’importance des chats dans les univers de Satrapi) crée une atmosphère totalement délirante, à l’humeur macabre, et dont les dialogues caustiques, prononcés par les différents comédiens (animaux compris), font souvent des merveilles.

C’est évidemment ce mélange de tonalité et de saveur (douceur, méchanceté, humour noir, grotesque, absurde…), de genre cinématographique (comédie, drame, horreur, slasher movie), voire même de médium (fable, bande dessinée, cartoon, film), qui rend aussi surprenant The Voices et en fait une œuvre atypique et foncièrement attachante. Satrapi réussit donc son passage à l’heure américaine, et prouve qu’il faudra suivre cette trajectoire singulière avec le plus grand intérêt.

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