Tribulations dans les méandres de l’imagination de Bosch

Un poisson chevauché par un couple vole dans le ciel, une créature à tête d’oiseau dévore un corps humain, des fleurs poussent dans le séant d’hommes et de femmes, un couteau coupe deux oreilles géantes, dans une moule des paires de jambes luttent … c’est une véritable débâcle hallucinogène, et pourtant, vous êtes bien éveillés, vous n’avez pas pris de substances illicites : vous êtes devant un tableau de Jérôme Bosch.

A l’occasion du 500ème anniversaire de la mort de Jheronimus Van Aken, dit Jérôme Bosch, le musée du Prado à Madrid, avec le soutien de la Fondation BBVA, organise une rétrospective sur l’un des plus grands maîtres de la peinture nordique

Mémoire d’un jeune peintre rangé

Né entre 1450 et 1455 à ‘s-Hertogenbosch – Bois-le-Duc – Bosch grandit dans une famille de peintres, au cœur de sa ville natale, grande cité marchande prospère du duché de Brabant. Il épouse une bourgeoise aisée de vingt ans son aînée vers 1480, fait partie de la pieuse confrérie Notre-Dame vouée à la dévotion mariale, et mise à part une potentielle excursion à Venise, il ne semble pas s’être éloigné des murs de Bois-le-Duc.

L’artiste honore de nombreuses commandes, tant pour la clientèle locale, que pour de célèbres mécènes tels Philippe le Beau, souverain des Pays-Bas et Roi de Castille, le comte de Nassau, Seigneur de Breda, personnage central de la Cour bourguignonne, ou encore Philippe II, roi d’Espagne.

Bosch décède en 1516. Plusieurs de ses toiles sont détruites au XVIème siècle par des réformés protestants. Le patrimoine artistique connu de Bosch est ainsi de 45 peintures et dessins, répartis sur deux continents, dix pays, dix-huit villes, vingt collections.

Bref. De cette vie bourgeoise très catholique, on constate qu’on est loin de l’artiste sous psychotropes.

Tu nous entends le bizarre ?

Un célèbre autoportrait rébus dessiné, intitulé La forêt a des oreilles et la terre a des yeux nous éclaire cependant sur la philosophie boschienne. En effet, une devise y est inscrite : « Malheureux qui ne fait qu’imiter et ne développe pas ses propres inventions ».

Inventer : Bosch n’a eu de cesse de composer une iconographie étonnante, fantaisiste, énigmatique, à la limite du grotesque. Les surréalistes du XXème ont voulu en faire le fondateur anachronique de leur mouvement. En réalité, Bosch reprend la Bible, les enluminures, les gargouilles d’églises médiévales, l’imaginaire contemporain, les dictons populaires, l’évocation du purgatoire dans la Vision de Tondale, les récits de La Légende dorée de Jacques de Voragine, ouvrages des XIIème et XIIIème siècles, et combine des figures classiques jamais associées. Il dépeint les hommes tels qu’ils sont de l’intérieur. Son style est personnel, mais il le tire largement de l’atelier familial.

Trois thèmes sont traités par l’artiste : l’au-delà, les Evangiles et la condition humaine. Son regard est sombre sur la destinée de l’homme, soumis au péché et à ses sens, voué à la déchéance s’il néglige le message du Christ – La nef des fous ; Le char de foin v. 1500 Le jardin des délices 1503 -. Les dérives d’une société en pleine mutation sont pointées du doigt par une dénaturation des espèces, un entremêlement des races animale et humaine, un abâtardissement des créatures de Dieu. Mais loin d’un pessimisme condamnateur, Bosch manifeste par une iconographie euphorique un jardin d’Eden – polyptyque des visions de l’au-delà-  où l’homme a sa place, s’il repousse les tentations comme saint Antoine, s’il prend exemple sur saint Jean et saint Jérôme, et se retire loin du monde.

L’exposition phare de l’année

L’exposition madrilène est l’occasion de découvrir cette extraordinaire satire humaine, cette apocalypse illustrée avec une inventivité hors norme. La rétrospective donne l’opportunité de comparer 25 toiles du maître, avec neuf compositions de son atelier, et une quarantaine d’œuvres contemporaines. Des miniatures, dessins, sculptures, et gravures au burin représentant les thèmes abordés par le peintre, immergent le visiteur dans l’univers boschien. Sont exposés ses principaux triptyques ainsi que des peintures prêtées par les musées de Vienne, de Boston, de New-York, de Lisbonne, de Washington, du Louvre … L’exposition est répartie en cinq thèmes, suivis d’une sixième partie consacrée aux dessins. Plus qu’un peintre de la bizarrerie, Bosch dépeint les obsessions de son époque tout en répondant à une demande de nouveauté. En témoigne son influence considérable sur les peintres du XVIème : Pieter Brueghel l’ancien, Frans Verbeeck, Pieter Huys.

Baudelaire disait : « Le beau est toujours bizarre ». Alors, on jette sa LSD, sa MDMA et sa kétamine et on fonce au Prado voir ces chefs-d’œuvre.

 

Bosch, l’exposition du Centenaire.

Du 31 mai au 11 septembre 2016.

Museo del Prado, Madrid.

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