Tristesse animale noire

« Qu’est-ce que ça fait ? Nous sommes toujours au théâtre même si pour finir, nous sommes touchés pour de bon » Camille dans La mort de Danton de Büchner, II,1

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Le rideau se lève à La Colline. Six personnages nous font face sur une scène au décor dépouillé. Au début de la pièce, ils parlent à la 3e personne, ils racontent leur histoire, celle de six bourgeois bohêmes partis en forêt, qui pique-niquent et dorment à la belle étoile.

Les personnages ne se regardent pas, c’est à nous, spectateurs, qu’ils s’adressent : le quatrième mur n’existe pas. Ils sont disposés comme s’ils constituaient une chorale. Ils se déplacent tels des choristes qui changent de voix. Grâce à leur voix, ils parviennent à installer un lieu, un dialogue, à créer une écoute, une tension. S’il n’est pas toujours évident d’entrer dans une pièce de théâtre, le pari est ici réussi. Les comédiens parviennent à capter notre attention. Chaque mot est important, chaque mot est beau et puissant. Des « cliquetis » de mots. C’est un autre langage. Ils racontent une histoire mais leur corps ne reste pas pour autant immobile, ces personnages vivent pleinement ce qu’ils disent. C’est cela qui est émouvant. Nul besoin de costume, de maquillage, de décor, de projecteur. Dans cette pièce mise en scène par Stanislas Nordey à partir du texte de la dramaturge allemande Anja Hilling, rien n’est artificiel. Au contraire, on touche au vrai, à l’humain.

Les personnages, ou plutôt les hommes, qui sont sur scène racontent un incendie. Le spectateur confortablement assis dans son fauteuil commence à sentir un malaise, il s’imagine très bien la scène qu’on lui décrit, le feu qui s’empare des corps, des membres, des cheveux, des mains, des vêtements. Chaque mot, chaque geste est efficace et juste. Cela est bien plus subtil et bien plus fort que la monstration de la douleur et du feu. On ne nous montre pas le feu, on nous le fait sentir. Ce n’est pas un simple incendie, il se passe autre chose : la tristesse, l’instinct, le dénuement comme on ne l’avait jamais ressenti à ce point là. On touche là au plus profond de nos angoisses. L’incendie ainsi décrit, vécu par les personnages est le moment où on comprend le véritable sens du mot « peur » ou « amour », c’est comme si on redéfinissait ces mots.

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Lorsque la forêt commence à prendre feu, ils marchent sur un sol tapissé d’ampoules. Le bruit de leur pas évoque le craquèlement du bois brûlé par le feu. Lors d’une rencontre avec les spectateurs, Stanislas Nordey déclare avoir hésité jusqu’à la veille de la première s’il fallait qu’il retire ou non ce dispositif d’ampoules. C’est pourtant un élément qui contribue à la fois à la beauté et à l’horreur de l’incendie. C’est ensuite une pluie de cendre noire qui tombe du ciel, à la fois scintillante et cadavérique.

Si la première partie de la pièce s’apparente à une polyphonie, à une chorale dont les voix peuvent s’interchanger ; on sent chaque personnage vivre durant l’incendie. En effet, leur corps et leur voix s’embrasent. Puis, une fois les flammes éteintes, on redécouvre les personnages dans toute leur profondeur. L’incendie les a certes détruits, mais il les a en quelque sorte révélé. Selon le metteur en scène, il s’agit de « personnages sous observation ». Anja Hilling piège ses personnages, c’est cela que Stanislas Nordey veut mettre en scène.

On sait très bien qu’on est au théâtre. Un néon avec l’indication « le feu » suspendue au-dessus des acteurs suffit, pour évoquer le feu. Les plus tête-en-l’airs peuvent même apercevoir le machiniste en haut des échafaudages, qui met en place le décor. On le sait très bien, et pourtant on n’en sort pas indemne.

Sara.

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