True Detective (2014 – en cours) : la révolution est en marche…

La première saison de True Detective a frappé (très) fort au sein du monde des séries, et peut être davantage encore… Créée par Nic Pizzolatto et réalisée par Cary Fukunaga (Sin Nombre, Jane Eyre), les huit épisodes de True Detective marquent une nouvelle étape dans l’élaboration des séries américaines. Sans surprise, c’est encore à la chaîne HBO que l’on doit ce « tour de force », preuve qu’en matière d’innovation (artistique), elle reste loin devant ses concurrents directs. Mais parler de révolution est forcément un brin racoleur, surtout aujourd’hui, où l’Age d’or – celui du début des années 2000 – semble davantage derrière lui : Six Feet Under, Lost, The Wire, Desperate Housewives, Oz, Les Soprano, Mad Men, The Shield… A l’inverse, les séries comiques, d’un format plus court (sitcom), ont en quelque sorte pris le pas sur leur « grand frère » : Parks and Recreation, Scrubs, The Big Bang Theory, How I met your mother, Community, 30 Rock… Si on est encore loin d’assister à une réelle passation de pouvoir inter-média, ce « déclin » latent des séries américaines est finalement assez symptomatique, lorsque l’on sait que la production de série n’a jamais été aussi forte.

Le « problème » que pose une série comme True Detective provient de son altérité par rapport à son médium de base : elle n’est ni une série télévisuelle, ni un film de fiction à proprement parlé. Forte d’un concept novateur et redoutablement efficace (l’anthologie fait qu’il n’existe aucun point d’accroche pour le spectateur autre que « l’ambiance »), True Detective s’inscrit dans une conception temporelle hautement singulière, qui parvient à en faire un objet tout à fait atypique (American Horror Story et Fargo utilisent également ce concept). Sans cette part d’identification propre aux personnages de série, qu’on est sûr de laisser après huit épisodes, cette nouvelle approche invite à une autre forme d’adhérence au récit. Dans True Detective, celle-ci passe avant tout par une ambiance envoûtante, dont la dimension fantasmatique marche alors à plein régime. La force de la série est donc sa capacité à créer sa « propre » mythologie autour de ces « true detective », sorte d’anonyme à l’allure spectrale, et à la dimension iconique d’une ampleur tout à fait stupéfiante dans le paysage télévisuel contemporain. Les deux principaux protagonistes ont cette incroyable force d’être des personnages « over the top », c’est-à-dire des « héros » au potentiel fictionnel redoutable (des antihéros underground, d’une intelligence hors du commun, enclins à une folie destructrice, charismatiques, tourmentés…), mais qui renvoient également à des images spectrales, sorte de formes survivantes, qui seraient issues d’un grand nombre de références cinématographiques, littéraires, voire picturales. Les deux « héros » de True Detective (campés par les excellents Woody Harrelson et Matthew McConaughey), incarnent des personnages totalement antithétiques, résidus d’un imaginaire collectif provenant grossièrement des fictions souillées d’un certain David Fincher. Adulé par les cinéphiles, Fincher est devenu en quelques années une sorte de « maître du polar » à l’esthétique outrée : expressionisme moderne à la stylisation numérique (le parfait petit guide du filtre de couleur pour ambiance sombre et lugubre). A la vision de True Detective, on pense fortement à tous ces personnages qui hantent nos souvenirs de jeune cinéphile : les inspecteurs incarnés par Morgan Freeman et Brad Pitt dans Seven ; les énigmatiques et fascinants personnages de Fight Club (Edward Norton et son miroir Brad Pitt) ; le détective intègre (Mark Ruffalo) et le journaliste alcoolique (Robert Downey jr.) de Zodiac ; le duo de policiers, surréaliste, de Millenium (Daniel Craig et Rooney Mara)… L’influence «Fincher» apparaît rapidement comme un socle de cohérence formelle, dès lors essentiel à toute (bonne) série, tant aux niveaux de la caractérisation des personnages que sur son esthétique globale (musique, jeu de lumière, jeu des acteurs…). Si l’univers redneck de la Louisiane est également fondamental à l’atmosphère singulière de la série, devenue une sorte d’objet culturel très à la mode dans les fictions indépendantes américaines (Cogan : killing them soflty, Les bêtes du sud sauvage, les films de Jeff Nichols et de David, Gordon Green en tête), True Detective nous surprend en développant davantage un univers fantastique, bien plus gothique et mythologique (l’influence de Guillermo Del Toro ?) que laissait présager l’enquête originelle. En partant dans une mythologie du Sud totalement fantasmagorique, à la portée symbolique extrêmement forte, la série prend le parti pris de plonger son récit dans une épopée surnaturelle totalement immersive, et souvent impressionnante : les psychopathes chassés par la police prennent ainsi l’allure de « monstres mythologiques » tout droit sortis des films d’épouvante des années 1970 (Massacre à la tronçonneuse). Cette mythologie « souillée » se met en place au fur et à mesure des épisodes, de manière subtile, via les relations complexes qu’entretiennent les deux inspecteurs avec le monde extérieur (famille, amis, policiers, criminels).

Tour de force scénaristique, comme peuvent l’être les films de David Fincher ou de Christopher Nolan, la série brise sa linéarité narrative avec d’incessants flashbacks et flashforwards, tentant de créer des ponts entre des époques et des lieux différents qui, sans compromettre l’efficacité du récit, constitue une approche artistique véritablement pertinente à l’égard d’une anthologie. Une forme qui aurait rapidement agacé dans une fiction d’une heure et demie, mais qui, prise dans une temporalité diluée, attise la curiosité du spectateur, sans passer par les éternels climax publicitaires. En plaçant donc son récit sur une période de presque 20 ans, la série développe un arc narratif mouvementé, plein de trous et de mystères, construisant une relation bien plus complexe autour de son duo d’inspecteurs, à la destinée totalement énigmatique et terriblement hasardeuse. On reste ainsi subjugué devant le parcours tortueux, intense, et pourtant éclaté des protagonistes (cette idée géniale de les opposer à deux jeunes flics noirs qui les interrogent comme des coupables) qui, pris dans la moiteur de la Louisiane et le tourbillon de leur enquête, font preuve d’une persévérance obsessionnelle, presque sadique, qui finit littéralement par les consumer (y compris dans leur apparence physique). Deux héros fascinants dont la psychologie (traumatisme pour Rust Cohle, problème de couple pour Martin Hart), sans être trop lourde ou trop simpliste, introduit des tensions et des pulsions forcément pertinentes dans leur relation et dans leur approche des moments clés.

Pourquoi une révolution ?
Tout part du choix, de plus en plus récurrent, de prendre des réalisateurs formalistes et de les associer à des showrunners ambitieux (David Chase, David Simon) ; une telle évidence qui, aujourd’hui, démontre surtout l’importance du travail d’équipe dans ce type de production de grande envergure (autant économique qu’artistique). Une ascension d’un tout nouveau type de créateur qui risque, rapidement, de faire de l’ombre à un autre duo intemporel : celui du scénariste-cinéaste des fictions cinématographiques. Lorsqu’on voit l’implication d’un David Fincher sur House of cards, d’un James Gray sur The red road ou d’un Michael Mann sur Luck, même s’ils ne réalisent généralement que l’épisode pilote, la production cherche surtout à s’attacher les services de grands noms du cinéma, afin d’imposer une direction artistique très forte. Faire venir des cinéastes renommés montre également une envie de s’inscrire dans un paradigme cinématographique de haute tenue, s’émancipant alors des modèles télévisuels qui ont fait le succès de son premier Age d’or : le cas de J.J Abrams (Lost) apparaît alors tout à fait unique, presque anachronique de nos jours, car son passage de la télévision au cinéma, où son influence « spielbergienne » n’est plus à démontrer, s’est fait par l’intégration de codes purement télévisuels à la sphère cinématographique, et non l’inverse. Et si on analyse la mise en scène de Fukunaga sur True Detective, on remarque une véritable présence derrière la caméra – et donc une vision du monde, chose plus rare qu’il n’y paraît – faite de choix de mise en scène marqués (direction artistique splendide, des images froides et denses, des valeurs de plans très variés). On retient logiquement ce fameux plan séquence final de l’épisode quatre, véritable tour de force visuel et sonore, où Fukunaga choisit l’immersion totale : on suit (au steadycam et sur plusieurs lieux) l’inspecteur Rust Cohl infiltré, et pris dans une altercation extrêmement violente entre différents gangs et la police. On pense à une scène similaire, et tout aussi grandiose, de La nuit nous appartient de James Gray, où le personnage incarné par Joaquin Phoenix infiltrait un réseau de drogue alors qu’il portait un micro. Les deux séquences possèdent une intensité émotionnelle totalement inouïe et insoutenable, qui prouve que la mise en scène n’est pas un outil réservé aux nobles œuvres cinématographiques. En réalisant les huit épisodes (chose également très rare à la télévision) Fukunaga démontre un véritable talent de metteur en scène, bien plus d’ailleurs que ses premières œuvres cinématographiques ne le laissaient présager, même si elles comportaient déjà des éléments formalistes, et il place la barre très haute pour son futur successeur (apparemment plusieurs réalisateurs se partageraient les huit épisodes de la saison 2 dont seul Justin Lin (Fast and Furious 3,4,5,6) a, pour le moment, été confirmé).

Cette première saison de True Detective s’installe déjà au sommet de la production actuelle ; ses qualités cinématographiques (scénaristique, esthétique, performance des comédiens) sont indéniables, autant que les télévisuelles (le concept d’anthologie, un seul réalisateur sur toute une saison garant de la forme de la série). Elle constitue également un véritable tour de force dans un (très) grand nombre de domaines : elle oscille entre différents genres cinématographiques (drame social, enquête policière, slasher movie…) avec beaucoup de facilité et d’élégance ; elle fait preuve de maîtrise et de cohérence plastique à tous les niveaux (une magnifique production design!) ; elle alterne fulgurances (visuelles, scénaristiques) et contemplations avec beaucoup de brio ; elle possède un casting de grande qualité avec un duo de comédiens absolument grandioses… Seul l’avenir nous dira si elle reste un objet iconoclaste parmi la production (le Twin Peaks des années 2010), ou si elle constitue un « nouveau modèle » d’excellence pour les futures séries. Une chose est sûre, elle est l’exemple type, et le plus dense de toute cette « nouvelle génération » de série, où l’apport du cinéma (par ses « grands » auteurs contemporains : Gray, Fincher, Mann, Nolan, Spielberg…) vient concurrencer le septième art sur son propre terrain avec des concepts (télévisuels) novateurs.

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