Tutu, un esprit sain dans un corset

Tutu. D’ordinaire, ce mot ludique de deux syllabes habille les danseuses de jupes de voiles.

Dans son spectacle éponyme, le talentueux Philippe Lafeuille les fait virevolter sur les corps de six jeunes danseurs de sa compagnie, Chicos Mambo : Loïc Consalvo, Anthony Couroyer, Mikael Fau, Pierre-Emmanuel Langry, Julien Mercier et Alexis Ochin.

Ces six interprètes sont issus de formations variées : danse, théâtre, mime. Ensemble, ils allient brillamment à l’élégance de la danse la fraicheur de la comédie. Leurs prouesses techniques égalent la virtuosité de leur interprétation. On ne sait plus bien qui est danseur et qui est acteur. Le chorégraphe tire brillamment parti de la singularité physique et des atouts de chaque danseur. Il explore les possibilités de la parole et du langage corporel, pour nous offrir une mise en scène équilibrée, harmonieuse et dynamique.

Les scènes se succèdent intelligemment. Elles s’estompent en des fondus enchainés gestuels, souvent surprenants. La frontière entre les genres est perpétuellement éprouvée. Satire, dérision, poésie, burlesque. Nous passons de l’un à l’autre subtilement, avec la grâce d’une ballerine. Parfois, les interprètes laissent volontairement glisser quelques faux pas, comme pour se jouer de la perfection, mystifiant l’angoisse de ne jamais l’atteindre, par une pirouette frivole.

Avec humour et justesse, ces enchainements chorégraphiques questionnent les danses d’hier et d’aujourd’hui. Vêtus alternativement de tutus esthétiques ou ridicules, parfois accoutrés de perruques, en robes ou en pantalons, nos six danseurs explorent un large répertoire, qui englobe la danse classique, le tango, la GRS, ou encore le disco. Chacune à leur tour, ces disciplines font l’objet d’une parodie. L’esprit de dérision n’altère en rien la beauté de l’exécution.

En accaparant des rôles d’ordinaire réservés aux femmes, nos interprètes aux corps hédoniques (comprenez : qui font plaisir à voir), nous invitent à une réflexion pleine d’humour sur les places respectives de l’homme et de la femme dans des disciplines très codifiées. Ils soulignent avec légèreté les préjugés dont ils savent parfois faire l’objet en tant que danseurs. Leur imitation de la gestuelle féminine est à certains moments si gracieuse qu’on en oublie qu’ils sont des hommes. L’essentiel devient alors le geste, peu importe le genre.

Finalement, ils atteignent une certaine perfection dans la comédie dansée, d’une manière éminemment moderne : dans la recherche du dépassement et l’acceptation des limites. Comme Claude Simon dans la route des Flandres se rendait compte des limites de la représentation littéraire en tentant de décrire le galop d’un cheval, Philippe Lafeuille nous offre, dans un mouvement ininterrompu de propositions décalées et loufoques, une réflexion sur les codes de la danse et la possibilité ou non de les transgresser.

Ce spectacle est un généreux cocktail d’énergie et de créativité, porté par des interprètes talentueux, qui manifestent par leur sincérité, un désir sans cesse renouvelé de plaire à un public exigeant.

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