Un huitième film à huis clos

Les Huit Salopards (2015) de Quentin Tarantino

Note : 4/5

En seulement huit films, espacés sur un peu plus d’une vingtaine d’année, Quentin Tarantino s’est construit la réputation du réalisateur « auteuriste » le plus connu du grand public. Scénariste et dialoguiste talentueux, assoiffé de films en tous genres (des plus grands chefs-d’œuvre aux bas-fonds de la série B), son sens du rythme narratif, ainsi que son gout prononcé pour une esthétique brute et colorée, ont fait que chacun de ses longs métrages génèrent la même impatience. Fanatique de western (dont Django Unchained est son hommage), il signe avec Les Huit Salopards une nouvelle adaptation du genre représentatif américain, dans lequel semble poindre une accalmie dans le style enragé du metteur en scène. Comme si, comprenant le poids de son histoire et des figures qu’elle exhibe, Tarantino aurait trouvé un semblant de maturité.

Au Wyoming, quelques années après la guerre de Sécession, John Ruth (Kurt Russell) rencontre un autre chasseur de primes, le major Marquis Warren (Samuel Lee Jackson), ainsi que Chris Mannix (Walton Goggins), alors qu’il amenait sa prisonnière, Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh) se faire pendre à Red Rock. Rattrapés par le blizzard, ils n’ont d’autre choix que de trouver refuge dans un relais où séjournaient déjà quatre autres individus, Bob (Demián Bichir) le tenancier du relais, Oswaldo Mobray (Tim Roth) le bourreau de Red Rock, le cow boy Joe Gage (Michael Madsen), et le général Confédéré Sandy Smithers (Bruce Dern). Que pourrait-il se passer lorsque huit dangereux individus armés jusqu’aux dents, se retrouvent prisonnier d’une tempête sans aucune échappatoire ?

Hateful Eight 2em chapitre

Entre tradition et singularité

Quentin Tarantino fait partie d’un cercle fermé de metteurs en scène, renommés pour leur patte singulière de réalisation ou de direction artistique (Scorsese, Burton, Wes Anderson,…), qui parviennent à auréoler leurs longs métrages d’une atmosphère unique, attirant les spectateurs en salles. Pour Tarantino, la touche esthétique est tellement poussée que ses films en sont quasiment devenus un sous-genre cinématographique (adulé et décrié), les “films de Tarantino”. Nul besoin de créer un semblant de suspens, Les Huit Salopards est un cas flagrant de récidive, les codes du réalisateur étant présents d’un bout à l’autre du long métrage. Omniprésence de dialogues savoureux, la caméra du réalisateur capture avec une infinie justesse (à travers la composition des plans, les mouvements de caméra, ou les instants de pause), la profondeur de chaque séquence (le Wyoming enneigé est somptueux, qu’il soit visionné en très grand plan ou scruté en profondeur de champ à travers les fenêtres d’une diligence), ses acteurs sont un véritable récital passionné, et le maestro Ennio Morricone nous régale d’une divine composition originale. Néanmoins, il devient très vite évident que Les Huit Salopards se démarque des précédents films du réalisateur, tant le réalisateur semble se mettre en retrait par rapport à son œuvre. Certes les codes Tarantino sont présents, mais bien moins appuyés qu’auparavant, laissant place à plus de classicisme. Les dialogues peinent à paraître aussi cultes que dans les précédents films, la caméra est moins nerveuse, la composition des plans moins extrême qu’à l’accoutumée, les acteurs cèdent à un jeu parfois trop expressif (à la limite du sur-jeu), et la musique se fait plus réservée. A travers chaque aspect de son film, Quentin Tarantino semble nous faire comprendre qu’il a consciemment choisi, pour une fois, de laisser à la fiction une place plus importante que son talent de réalisateur, comme si le discours de son film était trop important pour être noyé par son style.

Hateful Eight 1er chapitre

Un regard intransigeant sur le passé

Alors que les spectateurs (du fan intransigeant au néophyte curieux) étaient en droit de s’attendre à une Tarantino’s Symphony pur jus, c’est pourtant à travers ce huitième film que le réalisateur choisit de nous surprendre, par la mise en sourdine de son style ostentatoire (tapageurs pour certains), au profit d’un discours plus sérieux qu’il n’y paraît. Ce discours est transmis par différentes tournures qui peuvent paraître surprenantes, car il ressemble en premier lieu à une très mauvaise imitation de ce qui a fait la renommée du réalisateur. Bien que les personnages soient savamment écrits, ils tendent à la caricature facile (le vieux général confédéré, le soldat de l’union afro-américain, l’hillbilly chasseur de primes,…). Le choix de recourir au huis-clos (principe scénique, plaçant un ou plusieurs personnages dans un espace clos et hermétique au monde extérieur, comme dans Reservoir Dogs) n’apporte aucune tension ou suspens au récit, et semble simplement superficiel. Le seul flashback présent n’a qu’une visée purement explicative, laissant l’histoire se dérouler dans la linéarité la plus commune. Malgré tout, on découvre avec attention une construction complexe de la psyché des personnages, en particulier leur positionnement moral. Le manichéisme est absent, l’honnêteté se mélange au mensonge jusqu’à en devenir indicible, on est tantôt touché, tantôt dégouté par un même personnage, et finalement, nous sommes amenés à comprendre ces êtres peu recommandables. C’est alors dans cet assemblage que Les Huit Salopards prend tout son sens, celui d’un film exposant sans concession, la réalité d’une période historique sensible de l’histoire américaine, la Guerre de Sécession. Quentin Tarantino, en filmant les archétypes les plus représentatifs (le réalisateur donne alors au cliché une véritable utilité) de ce pan de l’histoire américaine, laisse le spectateur libre de son jugement et de son approche morale, en le poussant à s’interroger lui-même sur une époque bien plus complexe, cruelle et fataliste qu’il n’y paraît, et ceci à travers des problématiques (racisme, vengeance, sexisme,..) faisant encore (tragiquement) écho à notre époque.

Les Huit Salopards est un long métrage qui plonge le spectateur dans la perplexité. Passée la surprise de découvrir un film de Quentin Tarantino extrêmement classique, on découvre un film réfléchi, où le discours semble pour une fois plus important que l’image. Que l’on se rassure, l’irrévérence du réalisateur, son sens de l’humour ainsi que sa fascination pour la violence expressionniste, sont autant d’aspects que l’on retrouve avec gourmandise dans ce nouveau film. Mais tandis que le réalisateur avait pour habitude de guider le spectateur dans son univers confiné, il le laisse ici seul maitre de son voyage moral, signant alors un de ses films les plus mûrs. 

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