« Un pont entre deux cultures », quand la photographie immortalise la danse tahitienne

Jusqu’au 23 juin, venez découvrir à la Délégation de la Polynésie française à Paris, l’exposition « Un pont entre deux cultures » de l’artiste Isabelle Dupré. Devant les plus beaux ponts parisiens, la photographe capte toute la grâce et la beauté d’Ori Tahiti.

Suivez le guide, on part au Fenua !

Tradition et modernité

Isabelle Dupré a découvert la danse tahitienne il y a plus de 10 ans, lors de son voyage en Polynésie. A son retour en France, elle recherche des cours afin de pouvoir pratiquer le Ori Tahiti, et rencontre Tahia Cambet ainsi que sa troupe O Tahiti Nui. De là, et de l’amour commun pour la culture polynésienne, et l’intérêt de la photographe pour le mouvement, est né ce beau projet photographique mettant en scène la tradition d’Ori, avec ses costumes et ses pas face à la modernité de la capitale. 

A travers la symbolique du pont, l’artiste nous fait voyager à l’autre bout du monde et nous rappelle que malgré les distances qui nous séparent, et les différences, les cultures restent proches les unes des autres et le sont de plus en plus. C’est esprit de générosité, de partage, cher aux polynésiens se ressent et se reflète dans les clichés d’Isabelle Dupré, qui se dit elle-même « polynésienne de cœur ».

Accompagnée des membres parisiens de surcroît, de la troupe menée par Tahia Cambet, elle nous invite à prendre conscience de la force des traditions, ici le Ori Tahiti, pour cette jeune génération polynésienne qui, malgré la distance, par sa force et sa détermination le font perdurer au cœur d’une modernité et d’une urbanisation omniprésentes dans nos lieux de vie.

Une exposition tout en poésie et connectée

En arrivant à la Délégation de la Polynésie, il vous faut descendre quelques marches pour arriver dans la salle dédiée à l’exposition. Dès votre arrivée, les danseuses et l’unique danseur de la troupe vous dominent pour notre plus grand plaisir. Des lumières aux décors choisis en fonction de la personnalité de chacun et chacune, ainsi qu’un réel travail effectué sur la présence de l’architecture viennent corroborer le message de la photographe, et souligner la beauté des mouvements de la danse tahitienne.  Ainsi, l’architecture massive et présente qui entoure Moanatea, seul homme présenté sur ces photographies, nous renvoie à la force et la puissance de son haka. A l’inverse, le pont avec sa structure en bois derrière Tahia ou la végétation qui entoure Agathe, viennent souligner et amplifier la grâce et la légèreté des danseuses. 

Enfin, chaque photographie est complétée par son titre en tahitien qui, tout en poésie, symbolise chaque mouvement immortalisé par l’artiste.

Seulement 16 clichés sont présentés, c’est peu me direz-vous, et pour la beauté des tirages on le regrette également. Mais rassurez-vous ! Afin de profiter pleinement de l’exposition et de découvrir d’autres clichés et les coulisses de la prise de vue, vous pouvez télécharger l’application « Shootim ». De plus, chaque danseuse a écrit un petit texte sur son shooting afin de donner ses impressions, et nous faire part du regard qu’elle porte sur ce travail et l’Ori. Ainsi, l’exposition se veut complète et vraiment agréable à visiter. Vous savez que chez ART/CTUALITE on aime bien ce genre d’applis qui apportent un côté ludique aux visites d’expositions. Du coup, forcément, ça nous a plu ! 

Vous l’aurez compris, on ne peut que vous recommander chaudement cette exposition qui fermera ses portes jeudi, alors un conseil, dépêchez-vous ! Et pour compléter la visite, voici l’interview qu’Isabelle Dupré nous a accordée, afin de découvrir pleinement son travail et sa démarche. 

En attendant, si l’esprit polynésien ne vous laisse pas indifférent, comme nous,  la troupe O Tahiti Nui et d’autres artistes, seront présents mardi 21 pour célébrer la fête de la musique, devant la Délégation de la Polynésie. Venez vibrer au son des rythmes polynésiens !

Carine Sandon – ART/CTUALITE : Bonjour Isabelle, tout d’abord, peux-tu te présenter et nous parler de ton métier de photographe ?

Isabelle Dupré : Bonjour Carine, je suis passionnée par la photographie depuis mes 12 ans. J’ai rencontré un photographe animalier sur la banquise canadienne qui m’a donné le virus. Depuis, j’ai principalement photographié les mammifères marins (baleines, dauphins, orques …) au-dessus et sous la surface. Grâce à mes études d’éthologie, j’ai pu approcher ces animaux impressionnants et magnifiques dans leur élément naturel. J’ai fait ma première exposition de ces photos en 2008 au Festival International de la Nature de Montier en Der. Et depuis ma rencontre avec Tahia Cambet, suivie par celle de mon compagnon, je me suis tournée depuis 3 ans maintenant vers la photographie de danseurs et de modèles. Avec ces passionnés de danse, j’explore une autre facette de la photographie ainsi que la photographie de studio. Nous essayons ensemble de magnifier et de faire découvrir la grâce, la beauté et la sensualité d’Ori Tahiti.

A : Que recherches-tu avec le métier de photographe, qu’est-ce que cela t’apporte dans ta vie professionnelle et personnelle ? 

ID : Je me sens bien derrière mon appareil photo. Je crois que je cherche avant tout à capturer des instants de grâce et de beauté qui s’envoleront à tout jamais s’ils ne sont pas conservés. La photo me permet aussi de détailler un mouvement, de le donner à voir dans toute sa plénitude alors que l’oeil perçoit mieux une chorégraphie continue. Dans ma vie personnelle, mon compagnon étant passionné comme moi de photo, et très talentueux, cela me permet d’échanger et de partager avec lui aussi bien lorsque nous allons voir une exposition que lorsque nous réalisons des photos ensemble. Son regard m’a beaucoup appris et il m’aide pour tout ce qui est technique. Nos photos sont différentes mais complémentaires. 

A : Quel est pour toi ton plus beau souvenir en tant que photographe ?

ID : Il y en a tellement. En photographie animalière, je dirai d’avoir eu la chance de réaliser la photo de mes rêves, la photo ultime grâce à une orque, particulièrement joueuse. Celle-ci sautait sur le dos et à un moment, son saut était tellement parfait que l’animal s’est reflété entièrement dans l’eau qui était calme comme un miroir. En déclenchant, j’ai su que je tenais LA photo, celle que tout photographe rêve d’avoir. En photographie de studio, je dirai la première séance avec Tahia Cambet aux débuts d’O Tahiti Nui, faite dans son appartement avec juste deux flashs. Le résultat était incroyable, et c’est ce qui m’a donné envie de poursuivre dans ce domaine. 

A : Tu te décris comme photographe animalière, comment as-tu découvert la culture polynésienne et principalement l’Ori Tahiti (la danse tahitienne) ? Et pourquoi se tourner vers la culture polynésienne ?

ID : J’ai d’abord découvert la Nouvelle-Zélande lorsque j’avais 20 ans. Je suis partie là-bas avec mon sac à dos pour découvrir les endroits où l’on pouvait nager avec les dauphins, et j’y suis restée plusieurs mois. Je suis tombée amoureuse de ce pays, de la culture Maorie, des All Blacks et des kiwis (c’est ainsi que se nomment eux-mêmes les habitants de la Nouvelle-Zélande). La Polynésie était un rêve de plongeuse. J’y suis allée pour rencontrer les baleines sous l’eau à Rurutu et plonger dans les eaux de Rangiroa en 2004. J’y ai découvert l’Ori avec le spectacle des Grands Ballets de Tahiti et, à mon retour en France, j’ai cherché un cours pour le pratiquer. Il m’a fallu attendre 2013 pour pouvoir enfin l’apprendre et le danser. Cette danse m’a permis de me libérer, de laisser parler mon corps et de mieux m’accepter. Ce n’est pas juste un cours de danse que j’ai intégré mais une seconde famille, car les danseuses et les élèves font partie intégrante de ma vie. J’aime ces échanges authentiques. Je me sens Polynésienne de coeur, en adéquation avec cet esprit de convivialité et de générosité est caractéristique de l’esprit polynésien. Je me suis d’ailleurs fait tatouer par un artiste marquisien pour renforcer ce lien avec le Fenua et j’aimerais apprendre le Reo Maohi. 

A : Est-ce que ce travail en lien avec la danse et la culture polynésienne t’a amenée à appréhender la photographie d’une autre manière ?

Je me suis rendue compte que ce que j’aimais avant tout dans la photographie, c’était capturer le mouvement : que ce soit celui d’un animal ou d’une danseuse, mon obsession est de montrer l’instant parfait. En ce sens, la photographie animalière m’a beaucoup aidée car j’ai pris l’habitude d’être très rapide pour suivre la course d’un dauphin à l’étrave d’un bateau ou les sauts d’une baleine. Il faut cette même rapidité pour figer le mouvement d’un danseur ou une belle expression. Donc je dirais que les deux styles photographiques se complètent assez bien. 

A : Ta collaboration avec la troupe O Tahiti Nui n’est pas nouvelle. Comment vous êtes-vous rencontrées ? Et qu’est-ce qui te plaît dans cette collaboration ?

ID : J’ai rencontré Tahia Cambet à son cours de danse en janvier 2013. J’ai eu du mal à rattraper le niveau des élèves qui avaient débuté en septembre, mais j’ai tout de même réussi à intégrer le spectacle des élèves du centre de danse, qui a eu lieu plusieurs mois après dans un grand théâtre parisien. J’ai adoré présenter un travail d’équipe où chaque fille s’entraide et encourage les autres. C’était une merveilleuse expérience. J’ai naturellement proposé à Tahia de prendre des photos de son cours et des danseuses. Et lorsqu’elle a créé sa compagnie, mon compagnon et moi avons réalisé leurs premiers clichés. Tahia est une jeune femme incroyable pleine de volonté, de courage et de ténacité. A un si jeune âge, elle a réussi à monter sa compagnie de danse, à remporter des prix internationaux et à créer un univers autour d’O Tahiti Nui. Ce n’est pas juste un groupe de danse, ce sont des jeunes filles passionnées qui partagent leur culture avec les spectateurs. Tahia est incroyablement généreuse. Elle croit en chacune de ses élèves et la pousse à donner le meilleur d’elle-même sans être dans le jugement ou le reproche. C’est une  « coach » incroyable qui est toujours de bonne humeur !  

A : L’exposition « Un pont entre deux cultures » présente cette collaboration. Peux-tu nous en parler ? Quel message souhaitiez-vous présenter et quel fut pour toi le challenge en tant que photographe ?

ID : Le projet photographique  «Un pont entre deux cultures» est venu des discussions que j’ai pu avoir avec Tahia et les jeunes femmes d’O Tahiti Nui. Ces jeunes polynésiennes vivent en métropole dans la capitale, loin de leur culture d’origine, mais continuent à la faire vivre au travers de la danse. J’ai eu envie de les faire évoluer sur les ponts de Paris pour illustrer cette symbolique. Comme le pont qui relie deux rives, ces artistes sont un lien entre ces deux cultures, mais aussi entre la Vieille Europe et le Pacifique, et au-delà entre la tradition et la modernité.

A : Peux-tu nous faire part de tes projets professionnels en cours et futurs ?

ID : Je passe en ce moment mon permis moto et cela m’a donné envie de faire un sujet sur les femmes motardes. Je souhaite aussi continuer la collaboration avec O Tahiti Nui en plongeant les danseuses dans d’autres atmosphères et ambiances. Je rêve aussi d’aller au Fenua pour photographier le Heiva en juillet, et d’en profiter pour réaliser de nouveaux clichés sous-marins de baleines et de dauphins. 

Māuruuru roa – merci beaucoup – à Isabelle pour sa gentillesse et le temps qu’elle nous a accordé. 

Informations pratiques :

« Un pont entre deux cultures »

Délégation de la Polynésie française

28 Boulevard Saint-Germain – 75005 Paris

http://www.isabelledupre.com

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