Un Prix Nobel de littérature très politique

Décerner le Prix Nobel de littérature à une journaliste biélorusse qui affiche ouvertement son opposition au régime russe, à l’heure où le monde occidental fait front contre la politique de Vladimir Poutine… un choix calculé ?

« Sculpter l’image d’une époque »

A 67 ans, Svetlana Alexievitch devient la quatorzième femme récompensée par le Prix Nobel de littérature depuis sa création en 1901, et la première femme de langue russe à recevoir cette distinction. L’écrivaine acquière le sens du récit au cours de ses études de journalisme à Minsk. Ses ouvrages sont tirés de témoignages recueillis lors de ses enquêtes sur la société russe contemporaine. Armée de son magnétophone, elle questionne longuement les personnes qu’elle rencontre afin de rendre compte de leur histoire. Dans une interview accordée au Figaro en 2013, elle déclare : « Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu. C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier et d’essayer de raconter quelque chose ».

A ce titre, on pourrait presque qualifier ses livres de reportages subjectifs consacrés aux grands évènements de son temps, de la Seconde guerre mondiale à la catastrophe de Tchernobyl, en passant par la guerre en Afghanistan. A l’annonce de son prix, Svetlana Alexievitch s’est exprimée au cours d’une conférence de presse à Minsk organisée dans les locaux d’un journal d’opposition en ces termes : « C’est une récompense non seulement pour moi, mais aussi pour notre culture, pour notre petit pays qui a toujours vécu comme entre des pressoirs ». A travers ce prix, c’est non seulement sa plume qui est saluée, mais aussi ses recherches et son souhait affiché de rendre compte de ses contemporains: « Je ne cherche pas à produire un document mais à sculpter l’image d’une époque. C’est pourquoi je mets entre sept et dix ans pour rédiger chaque livre ».

L’histoire vue à travers le prisme des laissés-pour-compte

Svetlana Alexievitch n’est pas à proprement parlé une romancière. Plutôt une essayiste. Elle a d’ailleurs obtenu en 2013 le Prix Médicis essai pour son livre La Fin de l’homme rouge ou le Temps du désenchantement, qui recueille des témoignages à l’ère post-soviétique. Elle interroge tout à la fois les Russes ayant connu l’URSS et son effondrement, mais aussi les jeunes nées sans la connaître, pour dresser un portrait de l’identité russe de son temps. Son credo : « Je n’écris pas l’histoire des faits mais celle des âmes ». Son premier ouvrage, La guerre n’a pas un visage de femme, publié en 1985, regroupe des récits de femmes-soldats de l’Armée rouge durant la Seconde Guerre mondiale.

Avec Ensorcelés par la mort, en 1995, elle s’intéresse à l’épidémie de suicides qui sévit après la chute de l’URSS. En 1997, elle publie La Supplication – Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse. Cet ouvrage reçoit de nombreux prix, dont le Prix de la Paix Erich-Maria-Remarque (qui récompense tous les deux ans le meilleur essai journalistique). Aujourd’hui considéré comme son livre le plus connu, il demeure interdit en Biélorussie, son pays d’origine. Son domaine de prédilection, l’histoire, elle l’aborde en s’intéressant en premier lieu aux laissés-pour-compte : « Très tôt je me suis intéressée à ceux qui ne sont pas pris en compte par l’Histoire. Ces gens qui se déplacent dans l’obscurité sans laisser de traces et à qui on ne demande rien ».

Une défiance affichée à l’égard du gouvernement russe

Dans un contexte politique tendu entre Orient et Occident, décerner le Prix Nobel de littérature à une auteure biélorusse qui milite contre les dirigeants de sa nation apparaît comme un acte engagé. En effet, Svetlana Alexievitch exprime ouvertement, et régulièrement, sa défiance vis-à-vis de la politique russe. Le 8 octobre dernier, après l’annonce de son prix, elle s’exprimait ainsi : «J’aime le monde russe, bon et humaniste, devant lequel tout le monde s’incline, celui du ballet, de la musique et de la littérature. Mais je n’aime pas celui de Béria, Staline, Poutine et Choïgou, cette Russie qui en arrive à 86% à se réjouir quand des gens meurent dans le Donbass, à rire des Ukrainiens et à croire qu’on peut tout régler par la force ». Dans ces conditions, attribuer le Prix Nobel de littérature à Svetlana Alexievitch s’apparente à un défi lancé aux dirigeants russes qu’elle ne cesse de remettre en cause.

Crédits : www.culturebox.francetvinfo.com

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