Valérie Jouve au Jeu de Paume

Comment résister ou éradiquer le Léviathan qui habite en nous ? Pour le philosophe Thomas Hobbes, l’état naturel de l’homme est la guerre, c’est dans notre sang, impossible d’y échapper. Le pessimisme inhérent à cette théorie se voit refléter chez une multitude de philosophes et de personnalités, un trait qui accompagne l’humain dans toute l’étendue de sa présence sur terre. De Machiavel jusqu’à Sade, en passant par Schopenhauer et Stefan Zweig, l’exercice du pouvoir fascine et répugne à la fois. Rousseau avait-il tort de dire que l’humain est bon naturellement ? Que reste-il à faire si l’on accepte la prétendue cruauté humaine ? L’espoir s’avère être notre seul allié dans ce sens, résister et combattre, cet état devient la tâche imposée à l’homme moderne.

L’actuelle exposition sur qui le travail de la photographe française Valérie Jouve, « Corps et résistance », montre le combat délivré par l’homme, jour après jour, dans un monde habité par l’artificialité et régie par la loi du plus fort. L’artiste utilise différents supports pour questionner les résultats de la modernité, son film Grand Littoral réalisé en 2003, met en exergue la force de la nature, qui reprend, et se réapproprie, une architecture transformée par l’homme. Résister devient ainsi le seul moyen de survivre, face aux abus commis par l’homme, la nature doit se garder et combattre perpétuellement l’homme. À l’opposé de la pureté naturelle, le béton s’impose de manière impériale dans le cadre citadin, et la photographe l’explique avec par des images où l’absence humaine est évidente. Devant ce type de photographies, le spectateur se plonge et se projette grâce à la texture qui en ressort, quasi de la 3D. « Les Murs et Les Façades » sont de cette manière, une petite partie de la production de l’artiste, dans laquelle l’isolement des matériaux de construction et ce qui en résulte -une architecture urbaine- questionnent le naturel. Est-ce que tout ce que qui produit l’homme est artificiel et doit s’opposer à la force de la nature ?

Malgré les combats titanesques entre homme et nature, en dépit de la cruauté qui peut se dégager des rapports de forces, Valérie Jouve réussit à extirper de ces situations un lyrisme rythmé, à travers les corps des personnages qu’elle photographie. La musicalité de toute son œuvre ressort comme une chorégraphie, la muséographie fait penser à une portée musicale. Dans la série « Les Sorties de Bureau » les corps des personnes sortant des bureaux « recréent une chorégraphie de la normalisation et de la mécanique des corps » ; la mécanique s’allie avec la liberté corporelle et créent une danse. Deux termes contrastés, mécanique – qui fait référence au conditionnement – et celui de liberté corporelle, se rejoignent chez l’artiste française et deviennent la colonne vertébrale d’une parcelle de son œuvre. La danse, ou plutôt la musicalité, fonctionne comme liant de deux forces qui s’opposent, les corps de ces personnages se libèrent lorsqu’ils sortent des bureaux pour créer une danse de désespérés, il semblerait que les corps ne savent pas comment agir après leur enfermement, mais réussissent néanmoins à créer une chorégraphie.

Par ailleurs,  sa série « Les Personnages » redonne un cadre urbain aux sujets de ses photographies, l’imaginaire reste toujours une puissance dont doivent se servir les spectateurs. Pour cela, Valérie Jouve crée des mises en scène où les personnes portraiturées donnent des clefs de lecture à travers leurs mouvements, elle saisit l’instant, ce qui échappe à l’œil humain, mais que la caméra peut appréhender à travers l’objectif. Deux fonctions fondamentales de la photographie apparaissent dans le travail de la photographe, celle de rendre visible ce qui nous dépasse, et celle d’aide-mémoire. À travers les vidéos et photographies de Jouve, l’empreinte humaine se perpétue à jamais pour laisser une trace de notre passage sur terre. Cette fonction, quasi métaphysique de la photographie, se transmet par le biais du regard des personnages. Le regard, toujours absent, fait penser à différents types de temporalité, celle de la photographie, celle que vit le personnage, et notre propre temporalité. Jouant avec l’espace-temps, Jouve nous fait penser au temps de l’œuvre, à la manière de Georges Didi-Huberman.

De son œuvre il résulte une manière de faire face à cet état perpétuel de guerre dans lequel l’humain est plongé quotidiennement. L’acte de résister se fait à travers les mouvements corporels, résister se fait jour après jour. La nature humaine, ou la supposée bonté humaine, deviennent des thèmes secondaires : pour trouver une solution aux rapports de forces il faut aller au-delà du visible. Le Léviathan est un pur mirage, la vraie bataille à gagner n’est pas physique mais de l’ordre de l’esprit, une fois ce dernier libéré, le corps peut se détendre et faire de même.

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