Vénus acidulées, souveraines des rêves

Slow Galerie dans le 11ème, accueille les oeuvres d’une artiste, d’origine italienne , Francesca Protopapa, alias Il Pistrice. Elle nous présente de « Dangereuses Egéries » aux multiples facettes. Un titre intrigant pour des toiles hautes en couleurs.

Égérie (en latin Ēgeria) est une nymphe des sources. Son nom est entré dans le langage courant, d’abord comme synonyme de « muse » (inspiratrice d’un homme de pouvoir ou d’un artiste), puis comme « ambassadrice » (incarnation d’une marque commerciale). C’est sous ces trois aspects qu’il faut comprendre le terme d’égérie.

L’artiste représente des femmes dangereusement séduisantes, êtres apparemment marginaux, parfois zoomorphes. Femmes iconiques et insaisissables.

Ces portraits révèlent l’attrait de l’illustratrice pour l’univers des monstres. Son pseudonyme « Il Pistrice » désigne d’ailleurs un monstre marin de l’antiquité, représenté avec une tête de dragon, un corps et une queue de poisson, et des pattes de chien. Cette créature symbolise la peur de l’inconnu vécue par les matelots pendant leurs voyages vers des mondes inexplorés.

L’artiste a étudié l’histoire de l’art et le graphisme. A travers ses dessins, elle explore la féminité sous toutes ses formes. Femmes polymorphes, ces créatures me font penser à l’idole que décrit Baudelaire dans la Chambre double, poème extrait du Spleen de Paris. « Elles attirent, elles subjuguent, elles dévorent le regard de l’imprudent qui les contemple ».

En entrant dans la galerie, elles m’apparaissent, éclatantes, mais à peine ai-je eu le temps de les appréhender qu’elles s’échappent à mon regard. A la fois érotiquement offertes et étrangement distantes, sublimes beauté d’une Deneuve dans Belle de Jour. Je n’arrive pas à saisir leur essence. Et pourtant, chacune de ces toiles dégage une force intense et singulière, un mélange d’espièglerie et de sensualité.

Alternativement nymphes insouciantes, sirènes tentatrices, dianes conquérantes ou mortelles Erinyes, ces muses aux coloris acidulés véhiculent un onirisme fou.

Inspirées de l’univers de la peinture ou du cinéma, ou tout simplement issues de l’imagination débordante de leur créatrice, ces « dangereuses égéries » s’offrent à nous, complètes, entières, mais enveloppées d’un voile de mystère.

Il Pistrice nous livre sa vision idéalisée de femmes indomptables à la recherche d’émancipation. Elle dessine Bardot, Karina, Kahlo, symboles détonants de la libération des femmes.

En référence au cinéma, elle propose une interprétation subtilement colorée de la mariée vengeresse de Kill Bill, de la fillette aventurière de Moonrise Kingdom ou encore de la piquante Margot Teneunbaum.

Dans le registre pictural, elle revisite deux toiles provocantes : Le déjeuner sur l’herbe de Manet, et Gabrielle d’Estrées et une de ses sœurs, d’un auteur inconnu de l’École de Fontainebleau.

Le déjeuner sur l’herbe avait fait scandale en 1863. L’œuvre présente Olympia, jeune femme nue au milieu d’hommes habillés. Cela n’est justifié par aucun prétexte mythologique ou allégorique. De plus, le modèle représenté se trouve être Victorine Meurent, jeune femme bien connue de ses contemporains pour ses moeurs légères. Il Pistrice met l’accent sur les trois personnages principaux, réduisant le décor à une nappe posée au sol et quelques fruits à gauche. La disposition des personnages est la même que chez Manet, mais ils semblent non pas partager un pique-nique, mais poser pour une revue de mode. Le regard d’Olympia est plus aguicheur que jamais. Cette réinterprétation met en avant l’incroyable modernité du tableau initial. Aujourd’hui, l’œuvre séduit sans choquer.

Gabrielle d’Estrées et sa sœur dans la toile peinte vers 1594, sont représentées nues, dans une baignoire. La deuxième pince le téton coloré de la première. La tenue du mamelon de Gabrielle d’Estrées est souvent interprétée comme une indication de sa grossesse, ou le fait qu’elle vient de donner naissance à un enfant. Entre ses doigts elle tient une bague. Ce pourrait être l’anneau de couronnement qu’Henri IV lui a offert en guise de promesse de mariage, ce qui fit grandement scandale à la cour. Notre artiste ne conserve que quelques éléments qui permettent de reconnaître la toile : la disposition des femmes, le téton pincé et la bague entre les doigts de Gabrielle. Ce minimalisme contribue à gommer l’aspect prétendument maternel du tableau pour en accentuer l’érotisme.

Laissez-vous séduire par les diverses facettes de ces femmes envoûtantes, provocantes et insaisissables. Elles se jouent de la mort comme de nos regards.

C’est ici, et jusqu’à demain : 5 rue JP Timbaud & 141 rue Amelot 75011 PARIS M° République, Oberkampf ou Filles du Calvaire. Ouvert du mardi au samedi, de 12h à 19h

Ou sinon ici :

http://www.slowgalerie.com/fr

http://www.patricia-lucas.com/illustrateurs/il-pistrice

Un immense merci à la galeriste pour son accueil chaleureux

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