Vice Versa

Fidèle à leur calendrier de distribution hérité des studios Disney, le studio Pixar Animation (maintenant filiale depuis 2006 de Walt Disney Pictures), vient fêter avec nous le début des vacances d’été en nous gâtant d’un nouveau film d’animation. Succédant à Cars 2 (2011), Rebelle (2012) et Monstres Academy (2013), le film estival des studios Disney/Pixar de 2014 sera Planes. Le nouveau long métrage d’animation baptisé Vice Versa (Inside Out en vo), se trouve être à la fois un nouveau chainon d’une  «logique scénaristique» commencée avec Rebelle, tout en étant unique et bien plus abstrait que ses prédécesseurs sur l’axe choisi pour traiter le sujet central de cette « logique », à savoir l’évolution des émotions humaines. Si les émotions sont un sujet que l’on retrouve fréquemment dans les films de fictions, il est rare qu’il soit traité de manière aussi directe, en mettant en scène de manière allégorique, des notions essentiellement conceptuelles et absconses. Le défi était alors de taille pour les artistes Pixar qui, après nous avoir émerveillés par leurs longs-métrages, tous plus brillants et prodigieux les uns que les autres (Toy Story, Le Monde de Nemo, Les Indestructibles), au point de quasiment valser avec la perfection (Là-Haut, Wall-E ou encore Toy Story 3), commençaient à légèrement péricliter (le terme est bien sûr exagéré) avec des films ne décrochant pas le succès critique et le public équivalent aux précédents. La cause serait, dans un premier temps, un manque d’originalité. Le studio à la lampe étant tombé dans le « piège » des sequels commerciaux (entendez par là qu’ils n’ont pour seule utilité, que l’exploitation une licence et son roster de personnages sans créer de révolution, contrairement à Toy Story) avec Cars 2 et Monstres Academy, bientôt suivis par Le Monde de Dory en 2016. Une deuxième cause se trouve, peut-être, dans les « morales » des films, plus complexes à saisir, bien loin des thématiques universelles et aisément compréhensibles, que peuvent être la beauté véritable cachée au-delà des apparences, la tolérance et la mise à bas des différences, en somme le triomphe du bien contre le mal. Dans Rebelle il s’agit de dialogues entre deux générations, ici entre une mère et sa fille, dans Monstres Academy il est question de la naissance d’une amitié fraternelle entre deux stéréotypes d’adolescents.

Né dans un climat où se ressent le manque d’inspiration, que dissimule ce nouveau long métrage d’animation, il est, sans aucun doute, le projet le plus original et le plus risqué du studio Pixar depuis Wall-E.

Riley Anderson est une jeune fille contrainte de quitter son Minnesota natal, pour suivre ses parents à San Francisco, en Californie.Privée un peu brutalement de tous ses repères, Riley doit maintenant s’adapter à cette nouvelle vie… à travers ses émotions ! Joie, Tristesse, Dégoût, Peur et Colère guident Riley dès les premiers instants de sa vie, et la conseillent face à tous les évènements depuis le Quartier Général, véritable centre névralgique de l’esprit de Riley. Ici sont conservés tous les souvenirs de Riley, tantôt joyeux, tantôt tristes ou encore colériques, dans une gargantuesque bibliothèque, à l’intersection de sa mémoire et de ses sentiments. Mais un jour, Joie et Tristesse se retrouvent éjectées du Quartier Général, et dans cette période de trouble et de désorientation vécue par Riley, les deux émotions vont devoir rapidement parcourir son esprit afin de regagner le Quartier Général en proie au chaos, car laissé au cynisme de Dégoût, au pessimisme de Peur et à la susceptibilité de Colère.

Réalisé et écrit par un vétéran du studio, Pete Docter (à qui l’ont doit Monstres et Cie en 2001 et Là-Haut en 2009), et toujours produit par John Lasseter (aujourd’hui directeur de Walt Disney Animation Studios et de Pixar Animation Studios), Vice Versa nous frappe, immédiatement, par sa beauté. La direction artistique du film (dans son grand ensemble) est sublime, chaque image (du premier plan à la profondeur de champ) est composée avec la plus extrême habileté. Le choix photographique donne vie aux personnages, tout en représentant visuellement leur essence propre. La palette de rouge de Colère (palette car chaque personnage paraît constitué de milliers de nuances d’une même couleur, dont on a l’impression qu’elles ont savamment été positionnées dans un ordre précis), représente toutes les intensités de la colère, allant de l’agacement à la fureur. Celle qui compose Joie oscille entre, la plus délicate des tendresses et la puissance du plus détonnant des feux d’artifice, tandis que la profondeur des bleus habillant Tristesse, semble plonger de la surface mélancolique aux profondeurs de la dépression. Ce choix s’articule parfaitement avec celui de l’apparence des émotions, les nuances de violet se marient naturellement avec la silhouette craintive et presque maladive de Peur, tandis que les teintes de vert correspondent à l’apparence superficielle et orgueilleuse de Dégout. Ce groupe hétéroclite, partage néanmoins une caractéristique commune, celle d’être « biologiquement » composée de particules visibles. Bien observables lors des gros plans, elles sont à la fois faites de matières solide, et gazeuse. Il transpire de ces personnages une impression d’existence physique et d’irréalité, choix parfait de représentation pour un concept aussi abstrait que les émotions.

Chaque personnage est savoureusement défini dans ses tonalités (quoi de plus aisément compréhensible qu’une émotion ?), et subtilement habité par les acteurs prêtant leurs voix (Amy Poehler/Charlotte Le Bon pour Joie, Bill Hader/Pierre Niney pour Peur,…), faisant d’eux des héros tour à tour hilarants, agaçants, et très attachants. Les émotions évoluent dans la psyché des personnages. Alors que les émotions du père de Riley évoluent dans le décor austère d’un bureau d’entreprise, les émotions de Riley vivent dans un monde aéré, transpirant de vitalité. L’esprit devient un mécanisme bien huilé, dans lequel tout fonctionne à l’unisson ; unisson littéralement audible par les différents bruitages animant la mécanique de l’esprit. Doux à l’oreille, parfois cristallin, l’impressionnant mixage sonore de Vice Versa donne vie à chaque fraction de l’esprit, à l’image du roulement des globes représentants les souvenirs de Riley, ou les tintements de la table de contrôle des sentiments. La musique composée par Michael Giacchino (Star Trek de J.J Abrams, Ratatouille de Brad Bird, ou 50/50 de Jonathan Levine) reste dans la même tonalité que les bruitages, gratifiant Vice Versa d’une bande originale mélodieuse et épurée. Toutefois, Vice Versa ne se résume pas à un  «simple» opéra esthétique.  En effet, le scénario fait de ce long métrage un film atypique dans les productions Disney/Pixar.

Les types de scénarii qui fonctionnent le mieux pour les films de fictions obéissent à la règle narrative « classique », à savoir une situation initiale dans laquelle intervient un élément perturbateur, guidant les héros dans de nombreuses péripéties jusqu’à un point d’acmé, qui une fois surmonté les amènera à l’élément rééquilibrant, et à la situation finale. Ceci, tout en respectant le schéma actanciel, lui aussi « classique », mettant en scène, un ou des héros, en quête d’un objectif ; quête durant laquelle ils vont être aidés par des adjuvants, et ralentis (voir arrêtés) par des opposants. Cette logique narrative, présente dans la quasi-totalité des films Disney et Pixar, se trouve bouleversée dans Vice Versa. Comment pourrait-il en être autrement ? Dans un film, dont le sujet reste les sentiments d’une seule et même personne, où pourrait-on y trouver des opposants ? Pete Docter évite habilement ce piège, en se concentrant, non seulement sur la quête « classique », mais bien en tentant d’expliquer à travers le scénario, la mécanique délicate qui régit les différentes émotions. Vice Versa devient un film initiatique, dans lequel nous allons découvrir, non pas une réponse à la question sans réponse  «comment fonctionnent les émotions ?», mais des pistes pour les comprendre. À l’image de la parfaite synergie présente dans la direction artistique, le scénario de Vice Versa met en scène des personnages ne pouvant exister que grâce à la présence des autres, chaque émotion nous transporte vers la suivante. En faisant le pari risqué de proposer un scénario bien plus complexe qu’à l’accoutumée (spécialement pour un film destiné aux enfants), Pete Docter nous offre une merveille de réflexion existentielle captivante, et touchante, car chaque spectateur se reconnaitra à travers la jeune Riley.

La crainte que l’on pouvait ressentir pour le devenir du studio Pixar, ne trouvera pas de justification avec ce nouveau long métrage. Inventif, unique, prodigieux, les superlatifs ne manquent pas lorsque l’on veut décrire Vice Versa. Il y a bien longtemps que le leader mondial de l’animation ne nous avait étonnés de la sorte, en proposant un film aussi singulier. Autant d’éléments qui font de Vice Versa, un véritable bijou d’animation, rendu possible par le génie des animateurs Pixar, qui ont su, encore une fois, écrire un nouveau chapitre de « l’art numérique ».

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