Victoria (2015) de Sebastian Schipper

Encore inconnu dans l’hexagone il y a quelques semaines à peine, le film allemand Victoria a joui en un temps record d’une promotion fulgurante, créant ainsi l’événement pour sa sortie en salle. Tactique promotionnelle payante de la part des distributeurs (Jour2fête ainsi que Version Originale/Condor), car rarement un film étranger et indépendant, dont l’attente auprès du public était pratiquement nulle (aucun acteur ou réalisateur connu, pas d’œuvre adaptée), ait pu faire autant figure d’outsider sur nos écrans, en devenant l’œuvre à voir à tout prix, le film qui buzz.

Présenté cette année au Festival International du Film de Berlin (la « Berlinale »), le film de Sebastian Schipper (Un ami à moi, Vers la fin de l’été) a remporté deux distinctions majeures. La première est l’Ours d’argent de la meilleure contribution artistique, la seconde, bien plus officieuse, est une citation attribuée au réalisateur américain Darren Aronofsky (The Fountain, The Wrestler, Black Swan), devenu véritable moteur de la promotion de l’œuvre. Il a en effet qualifié Victoria de film qui « renversera le monde », titre ayant pris le pas sur une récompense aussi prestigieuse que celle décernée à Berlin (suivie ensuite par une pléiade de prix aux Deutscher Filmpreis, cérémonie allemande équivalente aux Césars et Oscars, dont les statuettes sont surnommées Lola, et pour laquelle Victoria a remporté les récompenses majeures).

On est cependant en droit de se demander pourquoi, un film indépendant littéralement sorti de nulle part, attirerait autant d’éloges et de curiosité ? La réponse réside dans le parti pris formel choisi par le réalisateur, puisque Victoria est un film d’une durée de deux heures et quart, tourné en un unique plan séquence. Un plan séquence est au cinéma, une scène ou séquence au cours de laquelle la caméra n’effectue aucune coupe. Ainsi, la scène est visionnée par le spectateur en temps réel (hormis l’ajout occasionnel d’effets spéciaux, ou d’une bande originale), sans aucun cut, champ-contrechamp ou insert. L’exercice n’est pas nouveau sur grand écran, par exemple, Alfred Hitchcock pour La Corde, fit déjà appel à ce type de procédé (les bobines d’époque d’une durée de dix minutes chacune, ne permettaient pas de tourner une séquence d’une heure trente, il dut alors recourir à des coupes cachées par les mouvements de caméra vers des raccords d’objets), ou encore Mikhaïl Kalatozov qui réalisa en 1964 Soy Cuba, comprenant de nombreux plans séquences à la technicité virtuose. Néanmoins, bien que le plan séquence soit, indubitablement, un des plans les plus difficiles à réaliser, de par ses nombreuses contraintes de mises en scène (chorégraphie), ainsi que par son coût économique et technique, peut-il, par sa seule « beauté » formelle, et son apport diégétique (notamment sur l’immersion réaliste du spectateur), faire de Victoria une véritable révolution cinématographique ?

Berlin, la nuit. Victoria (Laia Costa), une madrilène travaillant comme serveuse dans un café berlinois, sort de boite de nuit. Elle rencontre alors Sonne (Frederick Lau) et ses amis, jeunes et un peu paumés, en pleine célébration de l’anniversaire d’un membre du groupe, qui vont lui proposer de les suivre dans leur épopée nocturne. Au fil de la nuit, la soirée évolue de la simple virée, au braquage d’une banque.

« Vendu » comme une véritable performance, force est de constater que Victoria est effectivement une œuvre au potentiel esthétique (et donc technique) important. Technique, car il n’est pas anodin de pouvoir réunir autant de paramètres, et de fournir le travail nécessaire à la réalisation d’un tel plan séquence. Chaque détail a été minutieusement synchronisé : les mouvements de caméras à l’utilisation du hors-champ (pour le moins percutante lors du braquage), jusqu’à la direction d’acteurs (qui nous livrent chacun à leur manière une performance honnête, transpirant de naturel), on constate qu’à aucun moment la « bulle » diégétique (entendez par là le monde du film, ce qui est vu et vécu sur l’écran) n’éclate. Il faut saluer le travail conjoint du metteur en scène et chef opérateur norvégien Sturla Brandth Grøvlen, qui ont astucieusement réussi à guider et placer « l’acteur » le plus important, mais aussi le plus difficile, à diriger du film : la caméra. On regrettera pourtant deux choses. La première est que l’utilisation, quasiment obligatoire, d’une focale plutôt courte (ce qui permet de ne pas rendre le film illisible, suite aux nombreux changements de mise au point) n’autorise pas au réalisateur l’utilisation d’une véritable profondeur de champ. La seconde, et non des moindres, est que l’ambition formelle de Sebastian Schipper soit finalement limitée, et que Victoria n’aille pas au-delà de l’exercice de style sommaire, de la simple représentation superficielle. Si objectivement, la réalisation de ce plan séquence de deux heures et quart est un véritable exploit cinématographique, à aucun moment la forme ne s’enveloppe d’un semblant de fond. Cet exercice de style aurait pu être propice à un minimum de réflexion sur la forme filmique, sur ce que l’orfèvrerie de l’esthétique cinématographique peut apporter au scénario, aux acteurs, et finalement aux sensations vécues par le spectateur. Il est attristant de noter que dans Victoria, le véritable désir du réalisateur soit de repousser les limites de la technique, sans prendre en compte une quelconque alchimie entre la forme et le fond, faisant de ce film une simple exhibition de talents, bien fade, au scénario servant uniquement de prétexte à l’utilisation d’une caméra.

Le scénario de Victoria est d’une simplicité extrême, l’héroïne est embarquée dans une suite de péripéties, tantôt existentielles (la révélation du passé de Victoria, les dialogues chauvins du groupe de Sonne…), contemplatives (le silence de Berlin au plus noir de la nuit), et parfois même sensationnelles (la rencontre avec les gangsters et le braquage), pour déboucher sur un dénouement dramatique. Toutefois, la simplicité narrative n’est en rien un défaut, si l’histoire est cohérente, intéressante et rythmée. C’est pourtant sur ces deux derniers critères que Victoria pêche. En effet, devant se plier aux exigences esthétiques du long métrage, l’espace-temps narratif se devait d’être restreint par la durée du film : seules deux heures et quart sans coupure étaient allouées, pour mener à terme le parcours de Victoria, et bien que l’on puisse redouter que le temps disponible soit trop court pour développer une histoire complexe, nous sommes fâcheusement surpris qu’au contraire, les instants passés aux côtés de Victoria soient bien trop longs, et manquent cruellement de rythme.

Plus grave encore, on regrette forcément que le réalisateur n’ait pas eu recours à des coupes, afin de donner aux scènes de dialogues à cœur ouvert entre les différents protagonistes, la véritable profondeur qu’elles méritaient. Car perdues dans la « séquence », dont une des possibles finalités esthétiques serait de créer une proximité entre les personnages et le spectateur, ces scènes deviennent vites anodines et inintéressantes. Ce même délabrement est subi lors des instants contemplatifs, ponctués par une bande originale quelconque, au cours desquels nous ne sommes jamais émus. Berlin nous apparaît comme une ville froide et banale, le plan séquence nous empêche alors de savourer la quiétude de ces instants muets, naturellement vus et vécus à hauteur d’homme.

La dernière partie du scénario se détache néanmoins du reste, car le cinéma dramatique laisse alors place au thriller, une ambiance dans laquelle le plan séquence peut libérer une nouvelle facette de son potentiel visuel, et ludique. Bien que cette partie du film (le braquage, la fuite, le dénouement) soit plus rythmée et oppressante, l’effet ne nous impacte qu’un court instant, pour ensuite retomber dans la cadence mollassonne qui régit l’ensemble du long métrage.

Victoria nous laisse un goût pour le moins amer en bouche. Amer, car le résultat final déçoit les attentes que l’on pourrait avoir d’un film réussissant un tel défi technique. Vide de sens, sans aucune autre ambition que de continuer de filmer, encore, et encore, Victoria ne parvient à aucun moment à fonctionner à nos yeux ; l’ennuie pointe très vite, et nous observons les minutes passées, à défaut de ne pouvoir les vivre pleinement. Ce long métrage tient moins de l’œuvre d’art que du simple tour de force, une envie de faire la différence auprès du spectateur, en lui offrant continuellement un contenu novateur, quitte à le vider de toute substance, tendance de plus en plus symptomatique de la consommation de masse de « produits culturels ». Au final, bien que le travail technique soit épatant, Victoria agace énormément. Les seules paroles nous venant aux lèvres à la sortie de la salle, suite à la projection du fameux « long métrage filmé en un seul plan séquence », se résument à quatre pauvres mots : « Tout ça pour ça ? »

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