YIA Art Fair 2015 : les artistes à suivre RIGHT NOW

La dernière semaine d’octobre, d’un point de vue « marché de l’art » et « art contemporain », a été commentée sur Art/ctualité. Dans cette myriade de foires, d’expositions, et de coupes de champagne tièdes, le YIA se place comme un vecteur particulièrement sensible de l’art contemporain. Lors de la sélection 2015, pour cette jeune foire, les enjeux n’avaient pas changé par rapport à la dernière édition : partager et découvrir une sélection de jeunes galeries et artistes venant de tous les horizons, et chez Art/ctualité autant vous dire que l’on s’est régalé.

Florilège automnal de cette foire 

Mohau Modisakeng, Ron Mandos Gallery, Amsterdam

Cet artiste sud-africain, ancien gamin de Soweto, nous a offert une sélection poignante autour de la situation post-colonialiste du pays, à travers une interprétation personnelle de ce pan de l’Histoire. Pour ce sculpteur, vidéaste, chorégraphe et photographe, la magie de son travail se transmet par cette capacité à intégrer plusieurs cultures pour n’en former qu’une. De ce passé colonial trouble, de cet apartheid humiliant, il n’en sort qu’une source artistique rayonnante et sublimée. À travers ses visuels, la ségrégation et les lois raciales restent palpables, mais elles sont dépassées par un discours organisé et pacifié, à la confluence d’influences culturelles multiples. Ce narrateur nous dévoile des contes personnels, délicats, avec des interrogations sur le devenir de ce peuple profondément marqué par une violence étatique organisée. Déjà mature dans ses discours, Mohau Modisakeng se fait le relais de sa génération avec une maitrise totale de son art. En quelques années, il est devenu en quelque sorte un « sage », une référence de la scène artistique africaine reconnue aussi bien en Afrique du Sud que sur le plan international. Collaborant actuellement avec la Galerie Ron Mandos, à Amsterdam après être passé par la Saatchi Gallery de Londres en 2012, et Volta à New York en 2014, Mohau Modisakeng fascine toujours autant le monde tranquille de l’art contemporain. Pour notre plus grand plaisir.

Boris Lafargue, Feizi Gallery (Bruxelles-Shanghaï)

De par sa manière d’investir l’espace et d’imaginer le mouvement, ce jeune sculpteur français bouscule les codes visuels de l’art contemporain à travers des installations souvent murales et géométriques. Pour ceux qui ont un peu suivi en mathématiques, cela évoque, de manière plus ou moins proche, certains types de fractales*. Certes, ses sculptures sur bois sont bien loin des ensembles de Mandelbrot ou de Menger, mais cette rigueur et ce sentiment d’infini qui se dégage de ses œuvres tend vers cet esprit. Dans la sélection présentée où les angles et les pointes se déploient à perte de vue, la première idée qui traverse l’esprit du spectateur est de ne pas trop s’approcher de l’oeuvre. Cette distance volontaire est bien légitime, qui voudrait réellement perdre un oeil en trébuchant sur une oeuvre en pleine exposition ? Nobody. Donc cette réserve inconsciente est à double sens ! 

Autre aspect du travail de Boris Lafargue, le choix des matériaux. Quelle que soit la matière celle-ci est lisse, polie et éclatante pour les métaux. Chez Art/ctualité nous avons cependant une préférence pour ses oeuvres en bois, matière vivante par excellence qui ajoute un côté « authentique » visuellement très chouette. 

Dmitri Obergfell et Faig Ahmed, Montoro12 Gallery (Rome)

Ces deux artistes, évoluant dans des univers à première vue totalement opposés, se retrouvent dans la sélection de la galerie romaine Montoro12. Utilisant avec brio les codes de l’art classique et de l’artisanat d’art, les voilà rassemblés autour d’une vision très contemporaine de la sculpture et du tissage. 

Dmitri Obergfell, et sa tête de Diane sur un fond imitant les murs d’un temple ancien, frappe le spectateur par la partie manquante de son crâne. La césure, nette, peut devenir en quelques instants une réflexion à la fois sur les difficultés à comprendre une oeuvre d’art (pas de cerveau, pas d’idées), et peut faire également référence à la présence discrète de l’art classique sur le marché de l’art, relégué le plus souvent au second plan dans les médias, mais aussi sur l’influence entre les maîtres anciens et les artistes contemporains. Toutes ces questions regroupées autour d’une même œuvre, font que l’on peut rester plusieurs minutes devant ce buste à activer ses méninges. Au-delà de l’aspect purement cérébral de l’oeuvre, son traitement plastique rappelle l’usage de la copie industrielle des statues, d’influence gréco-romaine, dans la décoration contemporaine. Ces statues « fluo », sont détournées avec des accessoires (la campagne BHV Homme, avec le David de Michel Ange par exemple): l’art classique « cheap » orne désormais les jardins des pavillons de banlieue, les villas des barons de la drogue et les institutions muséales. Son hyper-accessibilité efface totalement son usage premier, celui d’une représentation religieuse et mystique. Dmitri Obergfell nous montre un nouvel aspect de cette utilisation : l’usage d’un matériau grossier et contemporain de couleur sombre, dont la destination est purement décorative sans lien avec une ancienne croyance pour obtenir un autre discours, beaucoup plus critique.

Faig Ahmed, quant à lui, utilise à sa manière les mêmes codes que son collègue. Pour son tapis tissé selon un modèle perse, les couleurs chatoyantes s’ajoutent aux teintes anciennes, en couvrant une partie et en gardant sur le bas de l’oeuvre une authenticité totale. Cette double vision, ancienne et moderne, fait référence à la tradition et à la transmission d’un savoir d’une génération à l’autre. Accrochée sur une cimaise, l’oeuvre de Faig Ahmed n’est pas faite pour être foulée dans un salon. Sa mise à distance, par rapport à son utilité première, pourrait faire écho à l’oeuvre de Duchamp, mais dans une réflexion légèrement différente. En aucun cas le tapis est un ready-made, mais le détournement que l’artiste opère sur celui-ci exfiltre un objet de la vie de tous les jours au rang d’objet d’art. Fair Ahmed remet au goût du jour un savoir-faire ancien, dont il modifie en surface l’aspect sans bouleverser l’intention, rendant ainsi ses lettres de noblesse à l’art du tissage. 

Sources et crédits photographiques : YIA Art Fair/Ron Mandos Gallery/Feizi Gallery/Montoro12/The Guardian.

* : Une figure fractale ou fractale est une courbe ou surface de forme irrégulière ou morcelée qui se crée en suivant des règles déterministes ou stochastiques impliquant une homothétie interne.

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