Youth (2015) de Paolo Sorrentino

C’est après le succès critique international de La grande bellezza (sélection officielle à Cannes en 2013, Oscar et Golden Globes du meilleur film étranger en 2014), que le réalisateur napolitain Paolo Sorrentino (Les Conséquences de l’amour en 2004, Il Divo en 2008, This Must Be the Place en 2011), nous présente son dernier né, Youth, également présenté à Cannes cette année. Le cinéma de Sorrentino est renommé pour ses qualités esthétiques, reconnaissable par une direction artistique élégante, une photographie délicate (mise en lumière par son directeur photographique de toujours, Luca Bigazzi), ainsi qu’un œil acéré pour la composition du cadre et les mouvements de caméra.

Avec Youth, le réalisateur semble vouloir s’inscrire dans l’internationalité artistique. C’est la première fois depuis This Must Be the Place, que le réalisateur s’adjoint les services d’un casting international, en donnant aux « monuments » du cinéma que sont Michael Caine (Le Limier en 1972, Hannah et ses sœurs en 1987, la trilogie Batman), et Harvey Keitel (Mean Streets en 1973, Bad Lieutenant et Reservoir Dogs en 1992), les deux premiers rôles de son long métrage. Pour leur donner la réplique, les comédien/nes Rachel Weisz (The Constant Gardner en 2005, la saga La Momie), et Paul Dano (There Will Be Blood en 2007, Prisoners en 2013), seront épaulés par d’autres acteurs inconnus aux origines diverses (Roumanie, Royaume-Uni, Etats Unis, et bien évidemment Italie). Ultime témoignage de cette volonté, l’histoire prend place dans un luxueux hôtel Suisse, bien que les paysages italiens ne soient pas loin, comme en témoignent les quelques scènes tournées à Venise. A travers cette mixité culturelle, Sorrentino semble vouloir donner à Youth une aura universelle. Une démarche louable pour une œuvre dont le principal discours porte sur le drame qu’est l’existence : la jeunesse,  la vieillesse,* les regrets et le temps qui passe inexorablement.

Fred Ballinger (Michael Caine) et Mick Boyle (Harvey Keitel), sont amis depuis toujours. L’un est chef d’orchestre et compositeur à la retraite, tandis que l’autre travaille toujours en tant que réalisateur indépendant. Ils se retrouvent en vacances dans un hôtel au pied des Alpes, l’un pour profiter d’un repos bien mérité, l’autre en pleine écriture de son prochain film.

Youth est un de ces longs métrages dont l’envoûtante direction artistique et la méticulosité photographique vous charment, à l’image de Melancholia de Lars von Trier, Springbreaker d’Harmony Korine, ou encore La Belle et la Bête de Jean Cocteau, chacun dans leur propre style. Cet aboutissement visuel est le fruit du travail précautionneux effectué en pré-production, allant des décors les plus grandioses (à flanc de montagne), aux accessoires les plus infimes. En choisissant de placer l’intrigue dans ce somptueux hôtel perdu dans l’immensité des montagnes Suisses, Sorrentino suspend le temps dans un espace irréel, onirique et particulièrement paisible. Son atmosphère d’une délicate quiétude nous enlace, et ne nous relâche jamais. Dans ce pur décor de cinéma (semblable à un immense studio), la caméra du réalisateur règne en maitre et les acteurs sont soumis à son régime despotique. Chaque déplacement (de la caméra et des acteurs), est calculé, nous donnant l’impression d’assister à la représentation d’une troupe de ballet. Ce même ballet est accompagné par une bande originale des plus éclectiques, valsant du modernisme d’Igor Stravinsky à la Pop de Paloma Faith. Ces choix sont d’autant plus appréciables qu’ils servent admirablement le discours existentiel du long métrage, car on n’aurait pu choisir décor plus intemporel pour dresser le bilan d’une vie. Bien que le déroulement du scénario soit des plus classiques (aucune déconstruction du récit), il détient néanmoins la particularité de réunir, sans aucune délimitation, la réalité vécue par les deux héros ainsi que leurs fantasmes hallucinatoires. Ces séquences sont l’occasion d’en apprendre un peu plus sur leur passé ; période de leur vie qu’ils chérissent autant qu’elle les hante, et renforce l’atmosphère chimérique et poétique du film. Les acteurs (des plus célèbres aux plus anonymes), remplissent avec talent leur rôle, sans pour autant le transcender, car leur jeu est globalement bien trop retenu. C’est regrettable car une interprétation plus habitée de leur part (malgré l’excellent monologue de Rachel Weisz), aurait pu donner du corps à l’histoire et nous toucher davantage. En effet, perdues dans ce tour de force esthétique, l’empathie et l’identification de la part des spectateurs sont difficiles. On est finalement navré de constater que Youth est un film unilatéral, un film purement pictural.

Cependant, la splendide forme de Youth ne parvient pas à masquer son manque de fond.  Sorrentino relate les « vacances » de deux artistes âgés et fatigués, qui vont tour à tour dresser le bilan de leur vie, tout en renouant avec la source de leur « jeunesse ». Cette soif de jouvence est autant avouée et désirée par Mick (Keitel), que rejetée par Fred (Caine). Quand l’un cherche désespérément à mettre en chantier la réalisation de son film « testament », le parangon de toute une carrière, l’autre se refuse à sortir de sa retraite, de peur de se retrouver face aux erreurs et aux fantômes de son passé. Quoi de plus naturel que de s’attendre à retrouver dans ce film des séquences, des dialogues, voir même des expérimentations sensorielles, traduisant en soit disant « émotions » cette quête ambiguë. Ce dialogue émotionnel est visible par instants, précisément lors des échanges de duos d’acteurs (Keitel/Caine, Caine/Weisz, Caine/Dano, Keitel/ses scénaristes,…), à l’occasion de balades sur les routes de montagne. A l’image de la simplicité de ces scènes, les personnages se livrent, en toute sincérité, sur leurs joies et leurs doutes, la sobriété dont fait preuve (pour une fois) le réalisateur attire immédiatement notre sympathie. Malheureusement, ces moments sont bien trop rares, et finissent par se dissoudre dans le discours (esthétique et scénaristique) dominant du long métrage, cynique, présomptueux, blasé et condescendant.

Réaliser un film sur deux artistes « intellectuels » (reconnus par leurs pairs), comprend des risques quant à la densité de son contenu « idéologique », qui peut rapidement devenir pesant et indigeste (dernier exemple en date, Birdman d’Alejandro González Iñárritu). Sorrentino n’évite à aucun moment ces pièges, au contraire il y plonge la tête la première. Les plaintes autocritiques des deux protagonistes pour leur art fatiguent rapidement, tant d’insatisfaction et de fausse modestie de la part de personnages au crépuscule de leur vie, est finalement assez puérile, voire totalement hypocrite. De plus, cette « élite » intellectuelle ne se prive pas pour discourir sur des sujets divers (la sexualité, la maladie, l’art,…), en donnant systématiquement des positions tranchées. Mais plus surprenant encore, le réalisateur renverse fatalement leurs discours, par des antithèses exprimées par d’autres personnages (parfois un même personnage se contredit). Alors qu’il ne fait aucun doute que la volonté de l’auteur est de dévoiler, par ce procédé, une forme de « sagesse », il ne nous révèle finalement qu’une profonde lâcheté, celle de ne pas assumer ses « positions idéologiques ». Enfin, Sorrentino peaufine son sermon de la plus vulgaire des manières, en usant d’artifices esthétiques grossiers et faussement raffinés. La technicité formelle du réalisateur se retourne contre lui. La première partie du film est remplie de « tableaux » (plans fixes filmés uniquement de face ou de profil), pompeux et surannés, n’ayant aucun intérêt scénaristique ou esthétique, et ne sont là que pour « décorer » l’ensemble. De plus, l’acharnement de l’auteur à vouloir déranger à tout prix, ennuie profondément. Que ce soit lors de scènes aussi (fallacieusement), choquantes qu’inutiles, à l’image du spectacle d’une jeune prostituée quittant la chambre d’un vieillard nu, ou du travestissement de Paul Dano en Adolf Hitler ; ou bien, avec des dialogues (volontairement), provoquants, comme ceux sur la condition, naturellement supérieure, de l’élite artistique, contre celle du peuple, ou bien encore la place occupée par la femme dans le couple (sexualisée et misogyne à souhait).

Au fil des images, Youth ne fait que confirmer les craintes que ce « type » de film peut soulever. S’attelant à la tâche (ardue), de philosopher et méditer sur la tragédie de l’existence, Sorrentino ne parvient à sortir de ce sujet qu’un discours globalement arrogant et prétentieux. D’autres réalisateurs sont parvenus avant lui, à leur manière, à faire de « l’existence » un sujet passionnant et poignant. Que ce soit de façon « intellectuelle » comme dans le Tree of Life de Terrence Malik, ou plus « accessible » comme dans The Fountain de Darren Aronofsky, ou encore avec une approche  «expérimentale» comme dans le 2001 de Stanley Kubrick. Tous ont eu en commun de traiter cette question avec sensibilité et humanisme, qualités bien trop rares dans le film de Sorrentino. Trop froid, écœuré par le monde qui l’entoure, Youth est un de ces films qui résonneront (à l’image de Melancholia de Lars von Trier), comme une ode pessimiste et cynique sur le monde qui l’a vu naitre. Le plus triste est que cette fadeur omniprésente, ne fait que desservir la beauté esthétique réelle de l’œuvre.

★★☆☆☆

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